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For All Mankind : Review 2.05 The Weight

Date : 22 / 03 / 2021 à 14h30
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Contrairement à ce que le cliffhanger final de For All Mankind 02x04 Pathfinder laissait présager, For All Mankind 02x05 The Weight (Gravité) se focalise sans retenue sur le volet psychologique. Or sachant que la composante introspective a toujours été au cœur de la série, même dans ses moments les plus intenses, cette double dose ne risque-t-elle pas d’atteindre un point de saturation ?

La trajectoire diégétique se déploie pour l’essentiel autour d’une apparente symétrie entre les démons intimes de Tracy Stevens durant le mois inaugural de son premier séjour lunaire… et ceux de Gordo Stevens dans sa préparation physique et psychologue pour pouvoir y retourner. Le tout est placé sous le "haut patronage" de la mythique chanson The Weight de The Band datant – une fois n’est pas coutume dans cette seconde saison de FAM très teintée eighties – de 1968, allant jusqu’à baptiser l’épisode de son nom. Ce tube vintage s’étendra même très longuement au milieu de l’opus durant une mise en scène clipesque soulignant "the weight", c’est-à-dire littéralement le poids des engagements astronautiques de part et d’autre de la mer de sérénité, et finalement le poids de l’existence elle-même.
Cette manière d’emphatiser les épreuves de la vie au moyen de morceaux classiques de la pop n’est pas nouvelle dans la culture des séries TV, et si certaines ont su en faire un usage idoine (comme Stargate Universe), d’autres en ont abusé (par exemple Cold Case) – le risque étant toujours d’exacerber le pathos à mauvais escient pour se vautrer dans un ridicule involontaire.

Or force est de constater que For All Mankind 02x05 The Weight souffre hélas d’un sérieux déséquilibre entre le signifiant et le signifié dans le cas précis du traitement de Tracy. Depuis le début de la seconde saison, la série avait pris le parti de faire évoluer dans une direction incertaine et potentiellement casse-gueule l’astronaute qui fut sélectionnée dans la première saison en grande partie sur son physique ultra-bankable. Vedettisée et surmédiatisée au point de s’apparenter neuf ans après à une Nabilla de la NASA, ayant lâché son mari (Gordo) et ses enfants pour ce qui ressemble fort à un remariage d’intérêt (avec une vie de château à la clef), mais demeurant malgré tout viscéralement attachée à sa passion du pilotage et au goût du risque corollaire... Tracy semblait incarner les contradictions d’une personnalité pionnière confrontée aux conséquences d’une accélération de la cause féministe dont elle aura paradoxalement été le principal et fantasmatique moteur.
Sauf que cette fois, FAM est allée un peu trop loin dans sa casuistique empathique en cherchant à faire tout un opéra des états d’âmes d’enfant gâtée de sa belle héroïne. Quittant le luxe et sa domesticité sur Terre, accueillie sur la Lune telle une princesse, bénéficiant d’un régime de faveur (qu’elle n’a aucune vergogne à accepter !), monopolisant toute l’attention des médias comme si elle était désormais le seul visage de l’exploration spatiale américaine, organisant des duplex narcissiques avec les chaînes de télévision au point de cantonner le personnel de Jamestown à des ombres ou des figurants… il faut croire que ce matraquage "cultuel" ne suffisait pas puisque l’épisode tente d’émouvoir le spectateur sur la "condition tragique" de la plus privilégiée et enviée des astronautes… au seul motif qu’elle a des insomnies dans sa bannette lunaire, qu’elle se sent un peu seule au milieu de la foule, que sa visibilité médiatique lui pèse, et que la Lune lui parait bien vide.
L’épisode oubliant pour cela un peu vite que son statut de "star" n’a aucunement dispensé Tracy de suivre la même formation que les autres astronautes pour surmonter le stress de l’isolement (de toute façon largement sans objet puisque la base lunaire est dorénavant bondée comme un sous-marin), qu’elle ne peut s’en prendre qu’à elle-même si elle a placé de puantes barrières aristocratiques entre elle et tout le personnel de Jamestown (du coup elle ne peut en effet se confier à personne), que nul ne la contraint contractuellement (et surtout pas la NASA) à s’exhiber dans les médias sans aucune mesure ni décence...

Si encore il y avait eu ne fût-ce que l’ombre d’un second degré, d’une ironie dans le ton des scènes, ou simplement d’une distanciation envers Tracy... la perspective et le ressenti auraient pu être radicalement différents. Mais pris au premier degré, c’est fort lourd et étiré en longueur, comme pour donner raison au titre de l’épisode, mais pas exactement de la façon prévue. Parce que les contradictions de Tracy (qui s’est laissée séduire et "corrompre" par la machine médiatique mais qui le vit intérieurement de plus en plus mal, à la façon d’un masque ou d’une hypocrisie, au point de ne plus se reconnaître elle-même)... se confondent avec les contradictions de l’épisode lui-même. Du coup, il est permis de questionner la part d’intentionnalité – donc de maîtrise et de réalisme – dans le résultat obtenu à l’écran. Que l’objectif soit de dépeindre l’ex-épouse de Gordo comme une "pauvre conne" ou à l’inverse comme une pionnière égarée (à la fois responsable et victime), le procédé employé est au pire manipulatoire, au mieux contreproductif...
Manipulatoire parce que la réalisation – en elle-même exemplaire – dramatisée au rythme de The Weight réussit à rendre objectivement dérisoire, lassant, désespérant quelque chose qui ne devrait pas l’être. Fondamentalement, le quotidien intime de tout le monde – sans exception – est composé de gestes répétitifs, ingrats, stériles, et il serait donc possible de transformer la vie de n’importe qui – du plus illustre au plus misérable – en une complainte larmoyante de ce genre. Mais ces morceaux choisis et ces ellipses sélectives dans un style de house music ne sont ni pertinentes ni représentatives, car elles ne correspondent pas forcément à la réalité du vécu, surtout lorsque celui-ci prend place dans l’exceptionnel environnement sélène… mais que Tracy aura a peine remarqué depuis son arrivée sur Jamestown tant elle était préoccupée par son nombril. Même si les douleurs morales ne sont pas réductibles ni universalisables, qui veut-on vraiment émouvoir avec ça ?
Contreproductif parce que toutes les séquences lunaires de l’épisode – pourtant visuellement sublimissimes et théoriquement instructives au travers des "visites guidées" à l’intérieur de la base – gravitent autour des seuls états d’âmes de Tracy, autocentrés et passablement soûlants. Alors que la série bénéficie d’un casting et d’une production value de première classe avec un nombre record de seconds rôles, la construction de l’épisode prolonge sur le plan objectif la surexposition médiatique de la diva, réduisant toute la diversité sociologique à des ectoplasmes, simples accessoires au service de son égo surdimensionné.

Du coup, For All Mankind 02x05 The Weight passe largement à côté du sujet qui aurait été sociologiquement le plus pertinent, à savoir diagnostiquer – comme phénomène de société – la peoplisation croissante de l’astronautique où seules compteraient désormais quelques VIP médiatisés et non plus la Lune... Or en raison du manque de neutralité de l’épisode envers Tracy, celle-ci n’apparaît jamais comme un litmus du phénomène (la conséquence, le symptôme, voire même la causalité), mais elle s’y superpose et l’occulte dans la structure narrative même – l’épisode confondant en quelque sorte son sujet et son objet, ou plus exactement sa finalité et son moyen.
La série chercherait-elle d’ailleurs à suggérer que Tracy a été malgré elle un outil pour continuer à intéresser tant bien que mal le grand-public à la course à l’espace ? Auquel cas, tout en étant bien long (par le traitement), c’est un peu court (par le propos). Car dans notre réalité, le public s’était rapidement désintéressé de la course à l’espace après Apollo 11... du seul fait que les USA l’avaient définitivement gagnée. Alors que dans la timeline de FAM, personne n’a remporté ladite course, elle continue donc de plus belle, et elle est même devenue le principal front de la Guerre froide ! Dès lors, si la peoplisation de "l’icône Tracy" avait été tout de même objectivement utile à la cause, cela aurait été contractualisé par la NASA... comme dans le cas de John Glenn (entre autres).

Alors certes, Tracy admettra elle-même on-screen ses profondes incohérences (« Pourquoi j’arrête pas mes jérémiades ? T’as raison. Je devrais respirer le bonheur. J’ai tout ce dont j’ai toujours rêvé ») durant un soliloque (qui se veut touchant mais qui ne l’est pas tant que ça...) à l’attention de feu Deke Slayton devant son mémorial lunaire (touchant quant à lui).
Bien sûr, la métaphore qui s’impose à l’esprit est que la Lune est un grand catalyseur-révélateur : elle ne correspond ni à ce que les spectateurs terriens croient (à travers le récit télévisé – largement mensonger – qu’en a fait la Miss), ni à ce que Tracy s’imaginait. Il n’en demeure pas moins qu’il s’agit tout de même d’une lantern scénaristique qui rachète péniblement le parti pris de l’épisode, où une astronaute aussi pionnière et expérimentée se met soudain à jauger son expérience lunaire pourtant expectée par elle durant une décennie entière – une prérogative que des millions d’humains lui envieraient – à l’aune de son seul petit confort personnel. La vacuité lunaire qu’elle incrimine en chouinant avec le pesant renfort du chœur antique de l’épisode, c’est avant tout la sienne propre.

Et certes (encore une fois), son anxiolyse tabagique et un abus de boisson lui vaudra une réprimande de la part du commandant Rossi, elle en viendra même à "ramper" devant lui pour qu’il n’adresse pas de rapport à Houston… en contrepartie de l’abandon de tous ses privilèges sur Jamestown.
Cette leçon d’humilité bien tardive sera évidemment accueillie avec jubilation par les spectateurs, et le passage de flambeau final témoignera in fine de "l’intégration baptismale" de Stevens à la base lunaire. Ainsi, elle remettra l’écusson du "Linus" au nouvel arrivant, Charles Bernitz, du groupe des Marines-astronautes... avant de revêtir le rôle de Cicérone initialement dévolu à Nick Corrado.
Pour autant, là non plus, cela n’efface guère rétrospectivement les lourdeurs complaisantes de l’épisode... avec leur lot d’invraisemblances sous couvert de pseudo-"portée symbolique". Faut-il par exemple croire que Tracy ait réussi à détourner le système de recyclage d’oxygène de la base (une initiative en soi très élaborée) pour pouvoir s’en griller une en toute impunité (faisant allégoriquement "fumer" la base via sa bouche d’évacuation), mais qu’elle n’ait pas été ensuite fichue de songer à découvrir la grille d’aération (un geste pourtant élémentaire) ?! Faut-il également croire que Rossi ne se formalise pas outre mesure que Stevens pétune en douce en sabotant le système de ventilation au point de provoquer une alerte rouge, mais qu’il s’indigne et veuille la sanctionner pour la consommation d’un alcool dont il autorise pourtant informellement la distillation sur Jamestown ?! Car à ce compte-là, sur le terrain légaliste, Alex est bien davantage pénalisable que Tracy...

Tout au plus, l’esprit iconoclaste pourra trouver – dans le paysage audiovisuel actuel – un savoureux culot anticonformiste à voir ainsi une icône féministe se faire totalement déboulonner en direct... par-delà l’objectif et le contrôle incertains des showrunners.
Mais il faut savoir profiter de l’instant, car cette "transgression" ne survit pas à la fin de l’épisode...
Prenons donc le "message" comme il vient, aussi outrancier, maladroit ou tendancieux, mais surtout éphémère qu’il puisse être : Tracy est venue sur la Lune pour de bien mauvaises raisons... mais elle ne le comprend pas (encore). Son arrivisme imbécile et inconséquent s’est pris un mur.
Seulement... douze ans de sélection, de lutte, de formation élitiste, de mise à l’épreuve, d’expérience en live, d’introspection, de dépassement de soi, de représentativité publique... pour en arriver là – i.e. nulle part – c’est particulièrement ballot. Les paillettes ont beau être des sirènes, Tracy n’en est pas moins une vraie astronaute, avec tout ce que ça implique de conditionnement, de professionnalisme et de self-control (sans même l’excuse des troubles psychologiques de Gordo).
Bah, aucune importance ! Car à en croire la conclusion de l’opus où "tout est bien qui finit bien", la Lune aura donc été une épreuve de vérité pour Tracy : son ego trip aura mis en danger tout le monde, mais elle y aura gagné en un mois un sevrage forcé de son addiction morbide au showbizz. Et ce n’est qu’au prix de ce "parcours initiatique" (carrément dix ans après la fin de sa formation !) qu’elle renoncera au "côté obscur" pour renouer avec l’astronautique véritable. Voilà donc à quoi tient la (fausse) "symétrie" lunaire forcée avec son ex-mari...
L’épisode For All Mankind 02x05 The Weight serait-il une parodie involontaire ou un peu misérable du Sunset Blvd de Billy Wilder (1950), mais flanqué d’un gentil happy end ?
Toujours est-il que, surclassant les retraites spirituelles monastiques à Katmandou, la Lune prodiguerait des cures de désintox imbattables pour solder toutes les vanités et les prétentions, révélant au visiteur imprudent sa vrai nature et le conduisant à renouer avec son "moi profond". Dont acte.

À l’inverse de ce relatif "raté" (?) lunaire (par l’intention ou par l’exécution), la thérapie personnelle de Gordo constitue quant à elle un vrai sans-faute, renforçant paradoxalement la dissymétrie ou plus exactement l’antisymétrie – possiblement en partie involontaire ou du moins mal dramatisée – entre les deux principaux "pôles" du Weight.
Réussissant par sa seule force de volonté à dissimuler aux autorités ses crises d’angoisses durant les tests de combinaison, c’est dans la solitude indicible de sa psyché mais en même temps inénarrable (moyennant une pointe de décalage joliment assumée par l’épisode) de ses placards à balais ou de sa piscine que l’autre Stevens tentera tant bien que mal de se guérir par voie de mithridatisation en poursuivant désespérément en solo et sans fin les exercices d’isolement… De quoi se heurter forcément tôt ou tard à l’incompréhension de ses deux fils...
Alors, dans un moment d’une grande justesse émotionnelle, Gordo finira par leur avouer sa désillusion (pour ne pas dire son dégoût) envers lui-même lors de son séjour lunaire prolongé de 1974... durant lequel il se découvrit faible et connut la peur. Prenant ainsi le risque de briser son aura immaculée auprès de ceux-là mêmes qui l’idéalisaient le plus, mais sans pour autant ruiner le preux sacrifice de Danielle, il prouvera que les confessions les plus déchirantes ne sont pas incompatibles avec les omissions prophylactiques...
Par surcroit, en écho aux confidences déchirantes à Ed dans For All Mankind 02x04 Pathfinder, cette initiative d’auto-démystification acquiert une résonance toute particulière au regard de la déchéance tardive (en proie à un cancer) de son propre père, vétéran du Pacifique, et de la prise de consciences qui s’est ensuivie. Consciemment ou inconsciemment, Gordo a peut-être ainsi voulu épargner à ses deux fils les errements et les errances de sa propre construction mentale, nourrie de modèles illusoires et de nœuds d’idéalisations indus, forgés dans les omertas taiseuses des vieilles traditions bourgeoises. La révolution conservatrice des années Reagan s’était paradoxalement accompagnée de l’émancipation de certaines aliénations sociales...
Étonnant Gordo, qui jamais ne s’est remis de s’être un jour découvert faillible et qui fut l’objet du perpétuel mépris de son ex-épouse… mais qui, à la faveur de "l’électro-choc" amical infligé par Ed, ne cesse pourtant de révéler dans son intimité une humilité et un courage susceptibles de donner des complexes à la "cador" infatuée de Tracy.

For All Mankind 02x04 Pathfinder s’était achevé de façon spectaculaire par l’éjection d’Ed Baldwin d’un Northrop T-38A d’entrainement dont l’un des réacteurs avait pris feu. Mais au risque de frustrer quelque peu, la fin naturaliste de l’épisode précédent (la symphonie de l’air et de l’eau durant une inéluctable chute dans le Golfe du Mexique) ne s’est traduite ici par aucun visuel, laissant à la seule imagination des spectateurs le sort d’Edward. For All Mankind 02x05 The Weight a préféré prendre l’audacieux parti – audacieux mais pas totalement nouveau – de faire vivre le drame potentiel au travers de la fébrilité aveugle et suffocante de Karen, suspendue à un coup de fil fatal, et emblématique de la condition familiale de tous ces fous volants dans leurs drôles de machine qui jonglent continuellement avec la mort. Tellement emblématique d’ailleurs que la mère l’érigera en expérience pédagogique doloriste à l’usage de sa fille, Kelly, peut-être pour lui faire mesurer le prix réel de son choix de carrière dans la Navy. Une nouvelle fois, Shantel VanSanten, par sa sobriété et son émotivité rentrée, ne mérite que des louanges pour son interprétation.
Comme Boudu, Ed sera sauvé des eaux… mais son retour indemne lui vaudra une crispation soudaine de Karen étirée à travers tout l’épisode... comme si elle avait soudain perdu de vue qu’elle fut à l’origine du retour de son mari sur front aéro et astro. Puisse la série ne pas s’orienter vers les dialectiques égocentrées des divorces au nom des eighties, car l’exceptionnel couple Ed/Karen scellé sur une forme rare de communion ne mérite pas un pareil truisme.

Il s’ensuivra toutefois au sein de la NASA un "procès informel" difficilement explicable. Parce que Baldwin ne porte aucune responsabilité dans la panne du T-38A. Dès lors, tout le monde aurait dû se réjouir qu’il s’en sorte indemne et que son avion en perdition n’occasionne aucun dégât. Pourtant, c’est tout l’inverse qui se produit durant l’audition : on suggère qu’Edward porterait une lourde responsabilité dans une panne qu’il n’a pourtant aucunement provoquée (pour mémoire, le dogfight n’était que virtuel) ; et en amont, on laisse entendre que l’emploi des aéronefs par les deux astronautes était abusif et irresponsable (alors que leur fonction est justement d’entrainer les aspirants astronautes au pilotage de chasse). Quand bien même Baldwin aurait conduit Stevens dans la danse aérienne pour le guérir de son auto-apitoiement apathique et lui redonner confiance en lui, l’exercice ne sortait officiellement pas du cadre des attributions des Northtrop… sans quoi il n’aurait pas été autorisé en premier lieu (chaque sortie étant subordonnée à un plan de vol ou au moins d’opération). Les ronds de cuir de la NASA considèrent-ils vraiment qu’un astronaute – en l’occurrence Gordo – possède "l’expérience infuse" et peut reprendre du service après neuf ans sans aucune heure de vol… alors que le moindre brevet de pilotage civil (en France comme aux USA) réclame la validation annuelle d’un nombre significatif d’heures pour que sa licence soit renouvelée ?!
Au bout du compte, pas un seul des "juges" ne formule une quelconque charge concrète à l’encontre des deux astronautes (c’eut été pourtant le minimum syndical pour crédibiliser les griefs dont l’épisode fait grand cas), seul le coût de l’aéronef (deux millions de dollars) est invoqué (mais ce n’est pas un argument ni de responsabilité ni de discipline), et un glissement sémantique réussit presque à faire croire que les deux astronautes sont surtout coupables d’échanges un peu trop familiers (pourtant si classiques entre pilotes) durant les communications enregistrées par les boîtes noires ! En revanche, nul ne s’interroge sur l’origine de la panne, et aucune enquête matérielle n’est même diligentée pour déterminer la véritable cause du préjudice financier pour le contribuable américain ! On croit rêver...
L’obstination de l’administrateur Thomas Paine à "vouloir la peau" de Baldwin pourrait éventuellement faire écho aux griefs personnels mis au jour dans l’épisode précédent. Quant à Molly Cobb, elle aura été admirable : par une apparente posture de sévérité bad ass, en infligeant une humiliante soufflante en lieu et place d’une quelconque sanction réelle, elle aura ni plus ni moins sauvé les carrières d’Ed et de Gordo, tel un renvoi d’ascenseur implicite. Néanmoins, la justesse psychologique (en soi) de ce bras de fer au sommet ne saurait se substituer à l’absence complète de charges exposées et d’arguments recevables.
Vraiment pas sérieux tout ça… au-delà du bel effet scénique.

Il n’en demeure pas moins que Molly est d’une authenticité confondante dans son nouveau rôle de DRH à la mode de Right Stuff – une véritable Deke Slayton au féminin – confirmant le grand talent polymorphe de Sonya Walger.
À tel point d’ailleurs qu’elle en dévient même d’emblée un peu trop parfaite, comme si les nouvelles fonctions ne réclamaient pas davantage d’apprentissage que le retour aux anciennes (après une décennie de bureaucratie) ne demandait de réadaptation à Ed (dans For All Mankind 02x04 Pathfinder)...

Attendus depuis l’épisode FAM 02x03 Rules Of Engagement, les Marines-astronautes font enfin leur apparition. Avec la rudesse d’un sergent-instructeur, Molly se chargera de leur briefing initial... avant de leur adresser un très traditionnel "Godspeed". C’est alors que se manifesteront les possibles premiers symptômes (floutage de vision) de la forte irradiation protonique à laquelle elle fut exposée en début de seconde saison. Puis, tels les MACO d’Enterprise ou... des agents d’un service action de la CIA, les "guerriers" débarqueront avec autorité sur Jamestown, armés de M-16 peints en blanc... non en symbole de paix comme la proverbiale colombe ni en référence à Moonraker (1979)... mais pour échapper aux 120° de rétention thermique sous le rayonnement solaire à la surface lunaire. La "reconquista" de la mine de lithium (dans le cratère 357/Bravo) "annexée" par les Soviétiques ne sera toutefois pas encore pour cette fois... car le fil rouge de la saison se bornera juste à deux courtes scènes totalisant quatre minutes chrono (sur soixante "utiles") !
Dans un champ temporel à peine plus étendu, Aleida Rosales débarque comme une fleur au Johnson Space Center de la NASA. Retournant dans la salle d’observation de la salle de contrôle où – enfant – elle allait avec son père pour assister aux triomphes et aux échecs des missions Apollo, elle laisse alors éclater sa joie devant le badge de la NASA à son nom, se mettant à danser triomphalement. Un triomphe qui laisse cependant un parfum d’amertume pour qui songe à la systémique d’ingratitude du personnage, tant envers son ex-petit-ami Davey (qu’elle a jeté comme un déchet alors qu’elle ne serait pas là sans lui) qu’envers Margo elle-même (en dépit des torts partagés, elle l’aura embauché sans sélection ni entretien). Aleida rejoint d’emblée l’équipe chargée de la conception du système d’amarrage du projet Apollo-Soyouz (la fameuse rencontre symbolique sous le commandement de Danielle Poole), constituée en majorité de vétérans des missions d’Apollo. Pour une première affectation de Rosales, Madison n’aura décidément pas fait les choses à moitié...

En comparaison, For All Mankind 02x05 The Weight s’accorde beaucoup de temps pour dérouler en parallèle plusieurs autres intrigues qui – sans grande surprise – appartiennent au registre de l’intime et de l’interpersonnel :
- Ainsi, suivant le fil des correspondances épistolaires reçues, lors d’une séance de lecture, Ellen retrouve son ex, Pam Horton, la serveuse de l’Outpost devenue enseignante, poétesse et écrivaine. Durant ces dix ans de séparation (à son initiative suite au mariage-lavender avec Larry Wilson), Horton a logiquement remplacé Waverly dans sa vie par quelqu’un d’autre (Elise). Ces retrouvailles ont donc failli rester vaines, ce qui aurait renforcé avec pudeur la tragédie silencieuse d’Ellen. Mais une rencontre en ayant finalement engendré une seconde, par la seule grâce de regards transcendant les paroles, il est progressivement devenu évident que les amours anciennes inachevées allaient l’emporter sur les convenances et les engagements tiers. Entre une démonstration de maturité émotionnelle et la fragrance d’une errance littéraire saphique dans l’ombre expurgée de La vie d’Adèle
- Le travail estival du cadet Danny Stevens au bar Outpost le conduira à se rapprocher de Karen, incarnant à ses yeux la "maman idéale" en mémoire de son ami d’enfance défunt, Shane. Danny révélera à cette occasion à quel point ce tragique décès fut un moment définissant de sa vie, contribuant – tel l’initiatique Stand By Me de Rob Reiner (1986) – à le sortir brutalement de l’enfance pour lui conférer sa maturité de jeune adulte. De souvenirs partagés en confidences synesthésiques, c’est un pan douloureux du passé que les deux compagnons d’infortune exhumeront le temps d’une scène vespérale émotionnellement très chargée… et qui sera ponctuée par une danse solitaire sur un 33 tours d’Elvis (Don’t Be Cruel) renvoyant comme la Madeleine de Proust à des temps heureux et insouciants.
Ces fils non pas rouges, mais plutôt iridescents à tendance aigre-douce, font assurément honneur à toute la finesse d’écriture dont est capable For All Mankind. Considérés séparément, hors-contexte, ils n’appelleraient donc probablement que des éloges...
Toutefois, par un effet de cumul, ils éloignent toujours davantage la série de son postulat uchronique et de sa vocation alter-spatiale pour l’encalminer (l’égarer ?) dans une chronique de la vie quotidienne aux frontières du soap opera. Certes, un soap plutôt de qualité pour le coup (si une telle chose est possible), mais aux effets fatalement "trivialisants", nombrilistes, et qui amènent parfois à s’interroger sur la véritable finalité de Far All Mankind… Est-ce la grande Histoire spatiale que notre monde n’a pas eu la chance de connaître ? Ou bien est-ce... les amours et les malheurs de la bande Tracy-Gordo-Karen-Ed-Ellen-Aleida ?

Presque à tous les échelons de la société (sur Jamestown comme dans les divers services de la NASA), l’épisode exhibe fièrement une plus-que-parfaite parité de genre (à l’exception notoire pour le moment des cinq proto-MACO). À croire vraiment que FAM prend place en 2021, et encore pas le 2021 du monde réel, mais celui revu et corrigé par la bienpensance autosatisfaite hollywoodienne.
Même en supposant que Tracy ait suscité des serial-vocations depuis que les médias se sont emparés de son image, et que la promotion féminine du visionnaire Deke Slayton a fait école, cela ne suffit néanmoins pas pour remanier en profondeur une société en à peine plus de dix ans. Imposer par voix politique et constructiviste une discrimination positive – comme d’autres instaureraient la dictature de prolétariat –, outre d’être déjà quasi-impensables dans les USA très conservateurs des années 80 même alternatifs, cela aurait d’autant moins de sens tant que les compétences et les formations ne suivraient pas en amont. Il faudrait pour cela au moins une génération, voire deux...
Sauf bien sûr à vouloir faire de cette alter-NASA une utopie non représentative de l’ensemble de la société américaine… mais auquel cas, le progrès social tant chanté par la série resterait assez illusoire, pour ne pas dire à contresens... car fondé sur l’édification d’une nouvelle aristocratie.
Sur ce terrain inclusif et token, For All Mankind fait parfois l’effet de vouloir flirter avec la série Bridgerton – une insulte s’il en est au difficile progressisme des luttes intersectionnelles du monde réel, comme si celles-ci pouvaient se réduire à des martingales de SJW hors-sol considérant le monde du haut de la forteresse privilégiée d’Hollywood.

Au chapitre des (quelques) invraisemblances factuelles :
- Lors des télé-transmissions de "l’envoyée spéciale" Tracy en direct de la Lune, émaillées de tous ces bons mots de talk show (dont est si friand le public étatsunien), l’épisode sous-estime considérablement le "lag" des échanges interactifs... contrairement à son habituel scrupule d’exactitude scientifique. Le délai de communication aller-retour Terre-Lune est de 2,5 secondes minimum, et celui-ci ne saurait être réduit à moins d’une seconde, même pour agréer la belle "space girl".
- En 1974, les fourmis de Jamestown avaient contribué au trauma lunaire de Gordo. En 1983, il s’avère qu’elles ont plus que jamais colonisé la base lunaire élargie ! Même si les formicidés sont réputés pour leur adaptabilité et leur polyphénisme, il est difficile de croire que cette infestation n’ait toujours pas été résolue neuf ans après... alors que dans le vide spatial (ou sélénite) et à ce niveau (quasi-contemporain) d’évolution technologique, chaque ressource énergétique et chaque cm3 d’espace oxygéné sont vitaux et millimétrés. S’agit-il d’une célébration de la résilience de la vie (extrémophile) dans les environnements les plus inhospitaliers... ou d’un running gag en devenir à la délicate attention du retour de Gordo ?

Au chapitre enfin des clins d’œil savoureux :
- Dans le teaser, pour soigner sa "story Instagram", Tracy fait répétitivement filmer son "alunissage historique" de superstar par la caméra de Paul DeWeese.
Visuellement, la scène renvoie aux complotismes propagés par tous les fakes américanophobes du web, et depuis longtemps déconstruits de façon méta par Capricorn One de Peter Hyams (1977), Opération Lune de William Karel (2002) ou encore le revival de The X Files.
For All Mankind 02x05 The Weight vient y ajouter une seconde dimension méta avec l’idée d’un fake – du moins dans le registre du "Tracy-centrisme" – mais paradoxalement tourné sur la Lune !
- Ed voulait emmener sa femme voir Star Trek II The Wrath Of Khan dans les salles obscures. Mais celle-ci l’avait déjà devancé avec Kelly une semaine avant...
Verdict : "le film était bon... jusqu’à ce que Spock meure" !
Piquant, surtout que dans la timeline de FAM, le second film si culte de la saga trekkienne semble être sorti avec presque un an de retard. De là à imaginer quelques autres différences, par exemple une mort de Spock définitive... comme le voulait au départ Nicolas Meyer...
Encore plus piquant lorsqu’on sait que le showrunner de la série, Ronald D Moore, est précisément celui qui tué (à la fin de ST Generations) l’autre icône de ST TOS, Kirk... et pour le coup sans comeback possible.

À l’heure du bilan, The Weight est probablement l’épisode de For All Mankind le moins qualitatif à ce jour.
Une notion cependant toute relative, car qualitatif, il le reste malgré tout : le cadre, la rigueur, les SFX sont toujours au rendez-vous (e.g. le réalisme du visuel lunaire est sans précédent) ; en outre, l’écriture psychologique et la mise en scène créative restent toujours brillantes (à l’exemple de la transition depuis l’astre lunaire vers son reflet sur l’eau façon mångata).
Mais un certain déséquilibre narratif (avec son petit lot d’incohérences et de faux pas) et trop d’incontinences soapy contribuent à faire ressortir les quelques failles structurelles de la série qui se rappellent ainsi malheureusement à la mémoire des spectateurs comme autant de persistances rétiniennes au coin de l’œil : inclination chronique pour le soap et le pathos, narcissisme émotionnel, relations interpersonnelles envahissantes au détriment de la grande Histoire, inclusivité et parité de genre anachroniques, Soviets un peu trop MacGuffin
Et pourtant, pourtant, même dans ses faiblesses et maladresses, la série conserve fulgurances et richesses... comme peut en témoigner cette longue critique (de plus de 32 000 signes).
Il ne faut toutefois pas chercher ici de "high-concept SF" ayant fait la légende de Joe Menosky (the real Star Trek, The Orville...) en dépit de sa contribution au script...

Mine de rien, FAM commence à esquisser une vague tendance à faire un "mauvais" usage de son incontestable maestria... en dédiant trop souvent son excellence de forme et de fond à des questions périphériques voire à des hors-sujets !
Serait-ce là quelque coquetterie d’auteurs… ou bien une propension aigüe à l’onanisme ?

ÉPISODE

- Episode : 2.05
- Titre : The Weight (Gravité)
- Date de première diffusion : 19 mars 2021 (Apple TV+)
- Réalisateur : Meera Menon
- Scénaristes : Nichole Beattie et Joe Menosky

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