For All Mankind : Critique 4.08 Legacy

Date : 04 / 01 / 2024 à 22h00
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Unification


FOR ALL MANKIND

- Date de diffusion : 29/12/2023
- Plateforme de diffusion : Apple TV+
- Épisode : 4.08 Legacy
- Réalisateur : Maja Vrvilo
- Scénariste : Bradley Thompson & David Weddle
- Interprètes : Joel Kinnaman, Toby Kebbell, Krys Marshall, Edi Gathegi, Cynthy Wu, Coral Peña, Tyner Rushing, Svetlana Efremova, Wrenn Schmidt, Daniel Stern, Jodi Balfour, C.S. Lee, Lev Gorn, Robert Bailey Jr.

LA CRITIQUE YR

Décidément, For All Mankind cultive avec maestria les chroniques introspectives musicalisées, formant d’authentiques clips intimistes destinés à essentialiser ou célébrer la vie dans sa répétitivité tragique (ou ironique), les routines imposées par l’existence (ou les missions spatiales), le temps circulaire qui s’écoule (ou s’immobilise)…

I

Avec ce huitième épisode, c’est un grand absent — et non des moindres — de la quatrième saison qui fait son retour : Sergei Orestovich Nikulov ! Et quoi de mieux pour le mettre à l’honneur et rattraper l’ellipse temporelle perdue que de lui dédier le teaser… en temps polynomial.
Sur un très ricain That’s All It Took de Gram Parsons (folk syncrétique), FAM 04x08 Legacy prolonge en quelque sorte l’aperçu dévoilé à la fin de FAM 03x10 Stranger In A Stranger Land, par la mise en rythme des huit ans d’American way of life de l’ancien directeur de Roscosmos depuis qu’il a été exfiltré aux USA. Sous la nouvelle identité (ou légende) Sergei Bezukhov, il s’est finalement marié à une certaine Muriel (il n’a donc pas attendu Margo qui s’était sacrifiée pour lui puisqu’il la croyait morte), et il partage désormais sa vie entre un pavillon confortable et une activité de professeur de sciences physiques dans un lycée. Une vie bourgeoise sans passion ni réelle satisfaction, mais qui a le mérite d’être confortable et sereine (bien davantage que ne l’aurait été le goulag).
Et soudain, le choc ! Les médias révèlent que Margo Madison est vivante, transfuge en URSS ! Sans laisser transparaître sa stupéfaction devant sa femme, il découvre à la télévision (comme le reste de la planète) l’infameuse conférence de presse de la fin de FAM 04x06 Leningrad dans un langage formaté si soviétique qu’il ne connait que trop. La routine quotidienne de Sergei se poursuit tant bien que mal, mais son cœur et son esprit sont désormais ailleurs, tant il est emporté par la perplexité, le malaise, la douleur, les remords, la culpabilité...
Puis voilà que le retour aux USA de l’ancienne directrice de la NASA (tombée en disgrâce mais sous immunité) est annoncée par la presse, avec son lot de polémiques et de manifestations publiques… Alors que Nikulov fut écarté du programme spatial depuis presque une décennie, il avait fini par en faire son deuil. Mais le passé est soudain revenu en force, et c’est maintenant un tiraillement permanent pour l’élève de Sergei Pavlovich Korolev. Alors, un beau matin, au volant de son voiture américaine, plutôt que de tourner à gauche pour aller au lycée comme à son habitude, il tourne à droite vers l’autoroute… à destination du siège de la NASA.
Une séquence superbe, qui emmaillote les lourds passifs des saisons précédentes de FAM, témoigne du profond sens de la continuité de la série, et offre un parfait contrepoint — doublé d’un chiasme — à la morne vie moscovite de Madison dans FAM 04x01 Glasnost.

Lorsque Margo se retrouve momentanément seule dans son ancien bureau de la NASA, elle est plongée dans une "uncanny valley", comme si le temps avait soudain relâché ses griffes et n’avait point fait son office. Malheureusement, celui-ci a bel et bien creusé des fossés infranchissables... et il suffira à l’héroïne antique de parcourir les corridors du Molly Cobb Space Center pour s’en rendre vite compte. Les langues se lient et les regards se détournent à son passage. Entre la distance fuyante de Nuri Prabakar (devenue cheffe de projet) et le cordon sanitaire cruellement imposé par Aleida Rosales (ivre de prétentions morales et d’ingratitude), Madison devient l’allégorie vivante de la solitude dans la foule.
En réalité, seul l’administrateur Eli Hobson — un personnage décidément d’une affabilité à toute épreuve — se révèlera capable de s’élever au-dessus des campismes pour traiter sa prédécesseuse avec respect et sans la moindre arrière-pensée (si ce n’est de l’estime sincère pour ses compétences scientifiques et ses accomplissements passés).
Finalement, c’est dans les plaisirs solitaires des madeleines de Proust que Margo se ressourcera par effraction. À défaut de pouvoir se replonger dans les récitals de piano des jazz bars où elle se produisait nuitamment jadis, un simple hamburger authentiquement étatsunien sera le plus puissant des ancrages...

Au terme de son long trajet routier jusqu’à Houston, Nikulov ne commet pas l’imprudence d’aller directement sonner à l’entrée de la NASA. Il préfère procéder par voie détournée en sollicitant un intermédiaire de confiance pour rétablir discrètement le contact avec la célèbre défectrice, logiquement ultra-protégée et ultra-surveillée. C’est ainsi qu’il rendra discrètement visite à Aleida, la surprenant un matin à la sortie de son domicile. Tel un stalker, il suscitera d’abord sa défiance puis obtiendra d’elle un entretien privé. Quelle ironie de l’entendre dire à Rosales « vous êtes la seule personne qui peut comprendre »... alors que par un narcissisme démesuré, au lieu de grandir et évoluer depuis qu’elle a revu Madison, elle s’est justement refermée comme une huitre à toute empathie, appelant même de ses vœux son arrestation, allant jusqu’à regretter qu’elle ne soit pas morte.
Mais ce que Sergei va lui dire bouleversera ses certitudes, telle une gifle à son arrogance de "juste endurcie", s’imaginant tellement parfaite qu’elle serait fondée à juger aussi sévèrement celle à qui elle doit toute sa réussite sociale. Un exutoire jouissif pour les spectateurs qui éprouvaient un agacement croissant devant l’intransigeance autosatisfaite d’Aleida. Et prouvant que les auteurs de FAM maîtrisent parfaitement le tempo de l’écriture polarisante, suscitant à dessein frustrations et exaspérations pour que les conjurations et les assouvissements résultants n’en soit que plus intenses, à l’instar des mécanismes d’effort/récompense (générateurs de dopamine) dans l’industrie des jeux vidéo.
Et ce que Nikulov relate à une Rosales interdite, c’est tout simplement ce que savent les spectateurs ayant attentivement suivi les seconde et troisième saisons… mais que Madison s’était bien gardée d’expliciter dans FAM 04x06 Leningrad, à savoir tous ces détails qui font le départ entre la culpabilité et l’innocence, et partant, entre l’indifférence et la compassion de l’auditoire. Les Soviétiques n’auraient pu participer à la course vers Mars de 1994 (au début de la troisième saison) sans les plans des moteurs NERVA qu’Aleida avait conçus. Mais malgré l’acharnement et la diversité des pressions soviétiques (demandes répétées de Sergei, menace de dénonciation au FBI…), jamais Madison n’accepta de communiquer quoi que ce soit au bloc adverse. C’est seulement lorsque le KGB étrangla Nikulov sous ses yeux... que Margo céda ! Elle aura donc tout sacrifié, son honneur compris, pour sauver Sergei… ce qui vaut aujourd’hui à ce dernier d’apporter le plus éclatant des témoignages en reconnaissance.
Aleida restera un moment sous le choc, profondément affectée et même ébranlée. Mais cela ne l’empêchera pas ensuite de tenter de se raccrocher à son leitmotiv : « pendant huit ans, Madison nous a laissé croire à sa mort » — une faute supposée être au-delà de toute rédemption à ses yeux. En retour, Nikulov s’emploiera à lui expliquer que Margo n’avait pas le choix, car un transfuge en URSS est comme en prison. Pour enfoncer un ultime clou, ne laissant la place à aucun appel, il ajoutera même : « Mais où seriez-vous aujourd’hui sans elle ? Pensez-y. Elle a cru en vous, Aleida. Comme elle a cru en moi. ».
Dans un moment de transparence absolue (quoique dérisoire), Rosales admettra avoir eu conscience de tout cela au fond d’elle, mais en réalité de ne pas savoir comment pardonner à sa mentor ! Un cri du cœur à la fois désespérant et pathétique, révélant (ou plutôt confirmant) que l’intransigeance d’Aleida ne résulte aucunement de son patriotisme ni d’une quelconque volonté de défendre les intérêts supérieurs des USA, mais de sa paternité bafouée (par le partage de son invention avec les Soviétiques), et davantage encore d’une prétention de monopole victimaire (aucune souffrance ne pouvant selon elle arriver à la cheville de ses indépassables huit ans de deuil infondé). En somme, sa rancune est strictement autocentrée. L’écart de maturité avec Sergei n’en apparaît que plus éclatant : ce dernier comprend tout sans explication, il ne tient rigueur de rien à Madison… alors que la mort apparente de cette dernière aura été bien plus lourde de conséquences pour lui (ayant refait sa vie entretemps).
Il serait possible de soupçonner cette scène poignante et prégnante de se servir d’un alibi internaliste (motiver Rosales à transmettre un message de Nikulov à Madison) pour remplir une fonction scriptée par la main externaliste (ouvrir les yeux d’Aleida sur le sacrifice de Margo, lui faire prendre enfin conscience que sa mentor est une victime intégrale car aucunement prédisposée par la psychologie ou l’idéologie à la trahison). Certes. Mais ladite scène n’y perd aucunement son authenticité in-universe pour autant. Tout y est juste, et l’interprétation de Piotr Adamczyk — magistralement vieilli pour l’occasion — est exceptionnelle d’humanité et de vulnérabilité sans une once de pathos.

Madison avait si longtemps dirigé le centre de contrôle des vols ("Mission Control Center") de Houston avant d’administrer la NASA elle-même. Mais telle une intruse indésirable, elle se retrouve désormais cantonnée à la salle d’observation ("viewing gallery") réservée aux visiteurs (et désormais équipée de nouveaux fauteuils), flanquée d’un gorille à chaque sortie. Douloureux est son pèlerinage dans les écumes d’un passé glorieux...
C’est en pleine séance de recueillement que Margo recevra la visite d’Aleida, venue lui soumettre un dossier sur des écarts de trajectoire (entre les prévisions et les relevés des stations). Officiellement du moins. En réalité, un post-it a été glissé à l’extérieur, et dessus : une équation différentielle partielle (avec fonction exponentielle complexe) ! Voilà une autre puissante madeleine que comprendra aussitôt Margo, convoquant le temps béni de sa relation sulfureuse avec Sergei et son lot de communications cryptées (par voie mathématique).
Revenue seule dans sa chambre d’hôtel, Madison décodera sans peine cette forme de stéganographie qui livrera un lieu (des coordonnées géographiques à base de longitude et latitude) et une heure (vespérale) de rendez-vous. Mais Margo n’en ressortira que plus perplexe, limite déboussolée, plongeant son regard (é)perdu dans les gouttes de pluie caressant la vitre. Puis elle jettera dans les toilettes le compromettant post-it. Est-ce une fin de non-recevoir symbolique... ou (plus vraisemblablement) un réflexe prophylactique hérité de son expérience traumatisante dans FAM 04x03 The Bear Hug (Madison ne refaisant jamais deux fois la même erreur) ?

Il était là, la boule au ventre, dans un diner so US, à attendre jusqu’au bout de la nuit un rendez-vous qui ne venait pas. Non sans un brin de pitié, la sympathique serveuse au look de camionneur s’est finalement résolue à virer son dernier client. Alors, profondément dépité, il repart vers le parking. Sergei est-il revenu à Houston en vain ?
C’est en ouvrant sa voiture qu’il se fait surprendre par la visiteuse qu’il n’espérait plus. Margo perce l’obscurité, mais... ectoplasmique, animée par la seule volonté de doucher toute perspective de retrouvailles ou de renouement, annonçant en peu de mots qu’elle a refait sa vie en URSS comme lui aux USA (sait-elle seulement qu’il est marié ?).
Sauf que les intentions de Nikulov n’étaient pas celles qu’imaginait apparemment Madison. Il voulait en réalité l’informer du double-jeu pratiqué par l’actuelle directrice de Roscosmos : Irina Morozova fut en fait son officière traitante du KGB, celle qui l’a envoyé aux USA, celle qui a finalement détruit leurs deux vies ! Et par conséquent, Margo serait à son tour en danger, il ne faut donc pas qu’elle retourne en URSS selon Sergei !
Davantage qu’un retournement de situation, il s’agit surtout là d’une complexification psychologique et stratégique... promettant du sport pour les épisodes à venir...

Visiblement, les showrunners s’efforcent de toujours tirer un profit dramaturgique maximal des situations dans lesquels leurs personnages ont été préalablement plongés, ce qui revient dans l’écriture à toujours opter pour la voie narrative la plus dérangeante, la plus conflictuelle, la plus challengeante. Et ce n’est pas peu dire que le défi est ici incommensurable : à moins d’opter pour l’impasse de la clandestinité, comment Nikulov pourrait-il espérer que Madison obtienne officiellement l’asile aux USA alors qu’elle est méprisée de tous (Hobson excepté) et publiquement considérée comme la plus grande traitresse de l’Histoire ? A moins qu’un autre pays doté d’un programme spatial puisse les accueillir simultanément tous les deux... auquel cas, le titre du prochain épisode (FAM 04x09 Brazil) fournit peut-être déjà un indice...
Dans FAM 04x04 House Divided, Irina n’avait pas caché à Margo avoir jadis connu Sergei. Or révéler maintenant que cette première n’était pas sa bonne amie ou son ancienne collègue... mais en fait une ponte du KGB, et même ce que la "culture" tchékiste a pu engendrer de pire... voilà qui constitue un redoutable retcon, mais du genre cohérent. Car outre d’éclairer possiblement d’une perspective nouvelle tout ce que Madison a vécu de l’autre côté du Rideau de fer, cela vient potentiellement expliquer ou crédibiliser certains détails qui transparaissaient çà et là. En effet, durant les sessions techniques (en particulier dans FAM 04x04 House Divided et FAM 04x06 Leningrad), Morozova accusait une incompétence et même un inculture scientifique qui jurait pas mal (y compris comparativement à Hobson) ; en revanche, cela fait sens à la lumière de ce que FAM 04x08 Legacy dévoile.
Mais surtout, le cauchemar enduré par Margo dans FAM 04x03 The Bear Hug pourrait ne pas être une malheureuse infortune en pleine tourmente de "succession à la Soviétique" mais une opération savamment orchestrée par le KGB pour briser l’héroïne, c’est-à-dire l’épouvanter de la pire manière possible... avant de s’attacher — sans effort aucun — sa pleine coopération. Irina se serait alors auto-attribué le beau rôle pour susciter une gratitude éternelle, et partant, une relation de loyauté. C’est le b.a.ba de l’aliénation par le trauma et la violence : le bourreau est aussi celui qui sauve, torturer puis "aimer" n’a alors aucun autre but que de (re)formater psychologiquement ou "rééduquer" (à l’exemple du "retournement" de Nicholas Brody dans Homeland). Soit le lemme de « la main qui blesse et qui caresse ». Et ça marche d’autant mieux sur celui ou celle qui vient d’une société ignorant ces techniques de soumission.
Si l’hyper-opportunisme au fil de l’eau des services spéciaux soviétiques demeure toujours l’hypothèse la plus vraisemblable, il n’est pas pour autant possible de totalement exclure le scénario le plus paranoïaque (c’est-à-dire comploteur), à savoir que Morozova aurait eu des visées tactico-prédatrice sur Madison dès les années 80 aux USA (ce qui donnerait une profondeur supplémentaire à l’ultime réplique de FAM 04x03 The Bear Hug i.e. « je vous connais depuis longtemps »). Une forme de "recrutement" très haut-perché qui aurait impliqué de la compromettre délibérément via Nikulov pour lui "offrir généreusement" ensuite une "porte de sortie" et un "salut" en URSS, puis la laisser pour morte quelques années, et enfin l’exhumer des oubliettes pour le plus grand bénéfice de l’URSS (aussi bien scientifique que médiatique) — le tout en donnant l’impression à Madison d’avoir largement respecté son libre arbitre, et de lui avoir même fait de nombreuses fleurs.

FAM 04x08 Legacy a ainsi offert une touche polyphonique à sa symphonie géostratégique. Les perspectives sont mouvantes et évolutives, bien des événements restent interprétables comme dans le monde réel, et l’essence de l’alter-Grand Jeu a été pleinement respecté.
Seules éventuelles ombres au tableau de la crédibilité la plus stricte :
- Sergei a trop tendance à personnifier via Irina la dangerosité et la malveillance du KGB, alors que c’est davantage un système qu’un individu spécifique qui est ici en cause. Mais peut-être sont-ce aussi son traumatisme et sa rancune qui s’expriment ici au point d’altérer quelque peu le diagnostic...
- Comment Margo a-t-elle réussi à fausser compagnie à ses "anges gardiens" ? Elle a beau disposer d’une immunité diplomatique, le "scandale ambulant" qu’elle représente pour les USA postule un zèle de surveillance à défaut d’une absence de liberté de mouvement. Or elle ne possède pas la formation d’une agente de terrain pour échapper ainsi à l’encadrement et à la vigilance resserrée de la CIA... mais aussi probablement du KGB en amont (bien plus dangereux quant à lui).
Sauf bien sûr si cette rencontre secrète avec Sergei n’est qu’illusion... Un signe de réalisme, mais qui aura alors valu à Madison de conduire le KGB tout droit vers Nikulov (demeuré jusqu’à présent à l’abri des tueurs du Kremlin grâce à la nouvelle identité fournie par les USA). Les deux épisodes suivants en décideront...

II

Sur Happy Valley, le service de sécurité constitué dans FAM 04x07 Crossing The Line (sur la suggestion de Will Tyler) procède autoritairement à la fermeture et à la saisie du rade clandestin… alors tenu non par Ilya Breshov mais par Miles Dale… pris du coup en flagrant délit d’activité illégale. Une scène qui confirme à la fois la parfaite connaissance (et donc tolérance) de la contrebande par les autorités légales (de la NASA) jusqu’à présent, mais aussi l’inclination autocratique (et maintenant l’escalade autoritaire) de Danielle Poole (avec Palmer James dans le rôle de son garde prétorien).

La grève ayant pris fin (suite à la manœuvre corruptrice d’Ayesa à la fin de FAM 04x07 Crossing The Line), tous les "ponts" sont sur la brèche pour rattraper le temps perdu et réussir la redirection de l’astéroïde avant que ne se referme la fenêtre d’opportunité. Avec une invariable maestria de mise en scène et de montage, FAM 04x08 Legacy parallélise et complémentarise les briefings de la NASA, de Roscosmos, d’Helios… comme si tous les groupes de scientifiques parlaient synchroniquement le même langage et anticipaient télépathiquement leurs réponses mutuelles malgré les distances, cela afin de concevoir la meilleure stratégie opérationnelle.
En l’occurrence : n’étant pas assez puissants pour changer significativement la trajectoire de l’astéroïde, les moteurs de Ranger se contenteront d’amener Goldilocks près de Mars ; puis Ranger générera une poussée pendant 20 minutes afin de ralentir suffisamment l’astéroïde pour que la gravité courbe sa trajectoire et l’envoie vers la Terre. Cependant, Happy Valley n’ayant pas la capacité de calcul de la NASA ou de Roscosmos, la commande de poussée se fera depuis la Terre, qui transmettra via un satellite en orbite de Mars au moyen d’un protocole sécurisé par antenne en bande S. Ranger captera le signal et le validera avec un discriminateur pour s’assurer de sa provenance.
Bien pensé en effet. Il peut être davantage économique en énergie de modifier la trajectoire d’un corps céleste au moyen d’une légère décélération combinée à la force gravitationnelle d’une planète proche plutôt que par poussée latérale brute, à condition cependant d’éviter toute satellisation (sans quoi un ralentissement serait contreproductif). Néanmoins, une pareille opération (une forme de "slingshot effect" ou "gravity assist") nécessite beaucoup de calculs et aucun droit à l’erreur (tant les positions spatiales relatives et le facteur temps sont déterminants), ce qui tombe bien puisque l’année 2003 de la timeline de FAM rivalise informatiquement avec nos années 2020.

Si ce n’est que… "there’s a new player in town" ! Car si sur Terre, le staff officiel d’Helios (c’est-à-dire Aleida…) s’investit loyalement dans l’opération coordonnée avec la NASA et Roscosmos pour rediriger 2003LC vers l’orbite terrestre… dans le même temps, le PDG d’Helios (Dev…) flanqué de son nouveau BFF (Ed…) et d’une poignée de rebelles (Samantha…) s’emploient à réussir l’opération exactement contraire (rediriger Goldilocks vers l’orbite martienne) ! Le contre-plan est assurément brillant : intervenir subrepticement durant la phase de décélération en la prolongeant légèrement (vingt-cinq minutes au lieu de vingt) pour que le "slingshot effect" (vers la Terre) se transforme imperceptiblement en orbitation (autour de Mars) ! Et dans la mesure où l’opération est réalisée à distance tout en restant très délicate, ce détournement pourrait peut-être même (?) passer pour un accident résultant d’une micro-erreur de calcul (ou de transmission).
Néanmoins, en pratique, cela oblige à pirater le discriminateur placé à bord du Ranger (pour altérer chirurgicalement les commandes de poussée transmises depuis la Terre), ou plus concrètement, cela postule de substituer ledit discriminateur par son "backup" (stocké dans les réserves de Happy Valley et préalablement reprogrammé) pour que le signal terrestre modifié soit bien traité et automatiquement suivi par le vaisseau.

À cette fin, toute une logistique devra être mise en place par Ayesa (et Baldwin), qui plus est en seulement deux jours (délai préparatoire avant le lancement de Ranger à la rencontre de 2003LC) :
- d’abord, parvenir à convaincre Samantha de se joindre à eux, car seul son adoubement pourra rallier à la "cause martienne" les quelques autres irréductibles qui ne s’étaient pas laissé corrompre dans FAM 04x07 Crossing The Line (et ça ne sera pas facile de les convaincre que la première cible de leur lutte sociale les a blousé pour une noble cause et qu’il est en réalité digne de leur confiance) ;
- ensuite, mettre à contribution des contrebandiers du réseau de Miles (dont il a dépouillé Ilya), notamment Faiza Khatib, mais aussi et surtout Dale lui-même (Dev saura en appeler à la vénalité du nouveau "parrain" en lui faisant miroiter la perspective de devenir milliardaire pour lui faire prendre tous les risques quitte à invoquer pour cela la frilosité de Richard Hilliard) ;
- mettre la main (via Miles & co) sur les équipements redondants de la base (en particulier le second discriminateur sans lequel rien n’est possible) pour monter dans les zones inachevées (officiellement inaccessibles ou scellées) de Happy Valley une salle de commande clandestine (nommée "Ops 2" ou "Ghost Ops") afin de pouvoir y diriger la contre-opération ;
- réhabiliter aux yeux des autorités légales de Happy Valley la plus radicale des syndicalistes pour faire d’elle l’agent infiltré clef de l’opération (ce qui sera réalisable car malgré l’ivresse de toute-puissance de Poole, Ayesa conserve une influence en tant qu’employeur de la majorité de la main d’œuvre de Mars) ;
- la grande expérience astronautique de Massey lui permettra d’être affectée sur la passerelle du Ranger… où se trouve justement le discriminateur qu’elle a pour mission de substituer, vraisemblablement dans FAM 04x09 Brazil (mais plus facile à dire qu’à faire d’autant plus que Danielle donnera l’ordre à Palmer de la surveiller de très près).

Faire main basse sur tout le matériel high tech permettant de bâtir un "Ops de résistance" dans la cave, c’est-à-dire dans les secteurs désaffectés (ou plutôt non encore affectés) des niveaux -4 ou -5 de Happy Valley requerra une planification minutieuse et une action coordonnée entre les "rebelles" d’Ayesa et la mafia locale. Si bien que c’est tout l’imaginaire des grands braquages audiovisuels qui est convié ici, à l’instar de The Dark Knight de Christopher Nolan (2008) ou Public Enemies de Michael Mann (2009), quoique la finalité régalienne (ou du moins non cupide) convoquerait plutôt la mémoire de Mission : Impossible (la série surtout).
Mais que serait un casse sans ses inévitables impondérables ? Ici, ce sera l’indispensable discriminateur qui manquera à l’appel suite à une erreur de manutention. Entreposé dans un local protégé par une serrure électronique, la seule façon de le "voler" serait de passer par les conduits d’aération… trop étroit pour n’importe quel adulte. Alors à cours d’options (sans cette pièce maîtresse, toute l’opération était à l’eau), Baldwin s’est résolu à faire appel à son petit-fils (que sa mère lui a confié durant un voyage professionnel de trois jours aux antipodes de Mars). Kelly aurait certainement été folle si elle avait su ça, mais Ed s’est malgré tout efforcé de respecter le libre arbitre d’Alex (si cette notion possède un quelconque sens à cet âge). Si bien que non seulement le gamin a participé avec enthousiasme (comme si c’était un jeu), mais il s’est même acquitté de la tâche avec un brio inattendu (plongée sans peur aucune dans de longs "couloirs" faisant juste sa taille, récupération du boitier tant convoité à une hauteur inaccessible de lui, grande célérité dans la fuite lui évitant d’être surpris par le garde…).
Alex aura ainsi fait mentir sa réputation d’enfant physiquement diminué en rachetant son handicap terrien par un acte de baptême martien. Sans lui, la révolution martienne d’Ayesa n’aurait pas été possible. L’enthousiasme d’Ed devant "l’exploit" de son petit-fils sera le socle d’un véritable rapprochement, entre empathie et complicité, permettant progressivement à Alex ne plus craindre son grand-père d’aspect ursidé. Ce dernier honorera pour la première fois sa fonction proverbiale en lui lisant une aventure du marin Jake Holman…
Et pour mieux porter sur les fonts baptismaux la famille Baldwin ayant fait collectivement le choix de Mars, Ed enracinera Alex par la voie du conte dans la cité Happy Valley endormie, tandis que la magie de la mise en scène suivra le fil invisible du verbe jusqu’à l’autre face de la planète Mars, au bord du cratère Korolev (au passage un bel hommage au père de l’astronautique soviétique), où Kelly implantera — dans la contemplation et l’ataraxie — un camp de base (ou une tête de pont) pour sa "flotte" cybernétique semi-autonome dans le cadre de la "Subterranean Extraterrestrial Exploration via Kinematically Enhanced Robots".
La légende des pères fondateurs de Mars s’écrit-elle ici, en direct live ?

Lui aussi très solide, l’arc II est remarquablement intégré dans la diégèse globale (à l’échelle de la saison), et il culmine par un mariage singulier — presque slave — entre la realpolitik et le lyrisme.
Cependant, deux points aveugles potentiels apparaissent (ici aussi)…
Réussir un tel "complot" sans éveiller les soupçons n’a en soi rien d’impossible (si les quelques rares personnes impliquées n’ont aucun intérêt à trahir et si le timeframe est de courte durée). Toutefois, il est curieux que le "pourvoyeur" Miles bénéficie d’une telle liberté d’action et qu’il puisse aussi aisément solliciter "son" réseau de contrebande au nez et à la barbe de tous… alors que "son" bar illégal venait d’être placé sous séquestre. Même si Happy Valley ne dispose pas encore de shérif, ni de police, ni de prison... les tendances autoritaires de la commandante Poole ne font aucun doute, et la prophylaxie légale impliquait alors de restreindre les libertés de Dale, de l’interroger (pour tenter de faire démanteler "son" réseau), au minimum de le faire surveiller de près. À défaut, lui-même aurait dû être davantage sur ses gardes et/ou les "comploteurs" auraient dû estimer qu’il était trop risqué de faire appel à lui...
En outre, l’épisode établit que la base Happy Valley ne dispose pas de la puissance de calcul suffisante pour diriger elle-même l’opération complexe de redirection de Goldilocks contrairement aux agences astronautiques terriennes. Mais ce qui est valable pour les uns (Danielle…) devrait l’être aussi pour les autres (Dev). Car Ayeda n’a pas davantage les moyens d’assurer depuis Mars les calculs (pour la contre-correction de la course de l’astéroïde). Or la réaction de Dev (toujours serein et flegmatique) pourrait presque laisser penser qu’il est scientifiquement tellement génial qu’il peut réussir sans supercalculateur ce qui en réclamait au moins un pour Margo et Aleida… Malgré tout, il reste possible de considérer que l’ajustement de cap peut se déduire (sans assistance informatique) du travail déjà réalisé en amont par la NASA sur Terre.

Conclusion

Comme c’était à prévoir, FAM 04x07 Crossing The Line aura porté l’essentiel de la "triche diégétique" de la saison à travers des décisions irréalistes ou forcées permettant à la narration de s’accomplir plus rapidement qu’elle n’aurait normalement dû, comme pour faire "économiser" à la série une pelletée d’épisodes (voire une saison entière) dans sa marche accélérée de l’Histoire uchronique.
Déchargé de ce rôle ingrat — heureusement ponctuel (donc non érigé en système) —, FAM 04x08 Legacy a donc pu renouer avec la cohérence générale de la première moitié de la quatrième saison.
L’entrée en scène (très attendue) de Sergei Nikulov sera un électrochoc salutaire pour Aleida Rosales (une claque à ses certitudes dépourvues de charité et à son ingratitude donneuse de leçons), mais aussi pour Margo Madison elle-même (la possible découverte du véritable visage et rôle de la KGBiste Irina Morozova susceptible de modifier rétrospectivement le regard porté sur les événements en Russie depuis le début de la saison, notamment dans FAM 04x03 The Bear Hug). Devra-t-elle ne pas repartir en URSS ? Un dilemme homérique en perspective…
Dev Ayesa et Ed Baldwin deviennent deux vrais larrons (en foire), partenaires dans le crime dans la conspiration. Et avec l’aide du noyau dur d’irréductibles de la grève illégale de FAM 04x07 Crossing The Line — Samantha Massey en tête — ils se lancent dans le casse le plus pharaonique de l’Histoire humaine, en mode Ocean’s Eleven de Steven Soderbergh (2001) — que Joel Kinnaman a justement pris pour référence dans son interview à Collider le 27 décembre 2023 (l’avant-veille de la sortie de ce huitième épisode).
Pour les besoins de la construction, l’épisode s’accorde cependant quelques petites licences contextuelles (par exemple les inexplicables libertés dont jouissent Margo Madison aux USA et Miles Dale sur Happy Valley) qui l’empêchent d’atteindre la note maximale qu’il aurait pourtant mérité.

FAM 04x08 Legacy réussit à opposer sans une once de manichéisme — et sans prendre parti — les protagonistes spatiaux (NASA+Roscosmos vs. Helios+syndicalistes) autour d’objectifs incompatibles (Goldilocks en orbite terrestre vs. martienne), moyennant des alliances et des recombinaisons surprenantes mais finalement signifiantes.
Avec le départ du vaisseau Ranger à la rencontre de l’astéroïde 2003LC, et Samantha infiltrée à son bord pour y substituer le discriminateur de transmission (afin d’altérer la mission par cinq minutes de freinage en plus)... le sort en est désormais jeté. FAM 04x09 Brazil sera probablement épique et décidera de la réussite (ou non) d’un "braquage" cosmique susceptible de changer (ou pas) le futur de l’humanité.
L’épisode offre aussi de superbes respirations contemplatives qui accordent la part belle aux troubles de l’âme et aux non-dits-qui-en-disent-longs, quoique toujours intimement reliées aux tragédies de la vie et de la géopolitique (Margo et Aleida, Margo et Sergei, Ed et son petit-fils Alex, Ed et Dev…). La part résidente (et résiduelle) de soap est tellement légitime (et sobre) qu’elle évite une nouvelle fois l’écueil du pathos et lorgne plutôt le naturalisme du cinéma d’auteur.
Enfin, le réalisme immersif et l’intégration chirurgicale des effets spéciaux au récit les émancipent du seul support de forme pour induire une extension du fond, une véritable poétique du sens dans le sillage de The Expanse. La plongée dans le cratère Korolev gigantesque et immaculé (à 6 375 km de Happy Valley Base) et l’extase martienne de Kelly Baldwin (euphorique à l’idée de pouvoir y implanter enfin SEEKER, son programme cybernétique et méthanique de recherche exobiologique) composent de mémorables moments de pure Hard SF comme peu d’œuvres en auront prodigué.
Chapeau.

NOTE ÉPISODE

BANDE ANNONCE



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