The Expanse : Critique 6.06 Babylon’s Ashes

Date : 18 / 01 / 2022 à 14h30
Sources :

Unification


THE EXPANSE

- Date de diffusion : 14/01/2022
- Plateforme de diffusion : Prime Video
- Épisode : 6.06 Babylon’s Ashes
- Réalisateur : Breck Eisner
- Scénariste : Daniel Abraham, Ty Franck, Naren Shankar
- Interprètes : Steven Strait, Wes Chatham, Dominique Tipper, Frankie Adams, Nadine Nicole, Keon Alexander, Jasai Chase-Owens et Shohreh Aghdashloo

LA CRITIQUE


Intro

Cette fois, nous y sommes. Tant d’expectatives, tant de spéculations, tant d’appréhensions, tant de buzz à l’approche de ce final dont la place et la vocation restaient largement indécidables. Devait-il être la fin de l’aventure, une simple pause, ou un tremplin ? Et en l’absence d’annonce d’une suite ou d’un spin-off, devait-il répondre en urgence à toutes les questions restées en suspens (pour satisfaire les attentes immédiates d’un public boulimique et impatient) ou devait-il rester ouvert et énigmatique (comme dans la meilleure hard-SF mais au risque de frustrer et de bien mal récompenser une implication fidèle durant six saisons) ? Et puis, comment prétendre clore en un seul épisode d’une heure une aventure aussi vaste, complexe, ayant osé le temps de la contemplation durant presque chacun des épisodes des cinquième et sixième saisons ? Autant de défis quasi-impossibles à relever et qui, a minima, devraient fatalement laisser quelques spectateurs sur le bas-côté car les choix créatifs risqués et non-consensuels ne pourront jamais plaire à tout le monde.

Que le parti pris satisfasse ou non subjectivement, The Expanse 06x06 Babylon’s Ashes reste objectivement un tour de force à la fois d’écriture et de réalisation. Profondément quantique dans son paradigme, avec l’idée transgressive d’être et de ne pas être à la fois, l’épisode assène une accélération diégétique proprement dantesque… tout en réussissant à conserver la lente viscéralité ayant toujours caractérisé le développement millimétré de son univers. C’est tout juste si le spectateur comprend ce qui lui tombe sur la tête avec la violence disruptive des grands bouleversements historiques... mais dans le même temps, chaque événement est sereinement exploré dans toutes ses extensions sociologiques et ramifications psychologiques. L’épisode est d’une densité vertigineuse, explosant même parfois tous les anémomètres... et pourtant jamais il ne fait l’effet d’être précipité ni de s’emballer (comme un cheval au galop). De nouveau, tout se passe comme prévu… et pourtant rien ne se passe comme prévu.
En somme, la série reste fidèle à elle-même jusqu’à son dernier souffle, infléchissable, inébranlable, incorruptible. Elle s’éteindra comme elle a vécu.

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Radioscopie d’un chef d’œuvre

The Expanse 06x05 Why We Fight avait posé les jalons de la stratégie générale suivie par la Joint Fleet des Inners, à savoir empêcher coûte que coûte la Free Navy de rejoindre Medina étant donné que les six canons martiens upgradés (fournis gracieusement par l’amiral renégat Duarte) transformeraient le Ring Space en forteresse imprenable pour une génération, laissant ainsi Inaros contrôler l’ensemble des exo-colonies humaines et des milliers de système stellaires habitables. Mais à la fois pour le symbole (briser l’allégeance des civils ceinturiens envers Marco) et pour la nécessité vitale de renforts (les flottes lourdement endeuillés de la Terre et le Mars matchant à peine celle de la Free Navy), une alliance avec Drummer est venu accroître les chances des Inyalowdas, à défaut de renverser totalement les rapports de force.
Inaros a scindé sa flotte en trois grands groupes de combats dans le but d’entrainer la Joint Fleet sur le terrain du combat singulier que maitrisent si bien les Belters. Contrainte de devoir composer avec cette tactique imposée, il est décidé durant une réunion stratégique au sommet que la flotte de l’UN se chargera du groupe principal incluant le Pella (sur le base des signatures énergétiques fournies par le Rocinante), que celle de la MCRN s’attaquera au second, et que la flottille de Drummer (composée de 12 vaisseaux) héritera du plus modeste des trois "battle groups" (ravitailleurs et escortes allégées).
Mais parce que la confrontation est réaliste et qu’elle entérine l’expérience centenaire des Belters en matière de piraterie, les apparences s’avèreront bien vite trompeuses. Navigant sous fausse bannière énergétique, le vaisseau amiral d’Inaros n’était pas là on le pensait, et la flotte de l’UN chassera le dahu. Tandis qu’il reviendra à Drummer de se heurter – sans en avoir vraiment les moyens – au puissant Pella qui se dissimulait derrière les atours (et la cargaison) d’un inoffensif vaisseau cargo. En quelques secondes, durant un combat spatial à la violence stupéfiante (et ne faisant l’économie d’aucun réalisme), la flottille de Camina sera décimée (quatre vaisseaux détruits, cinq HS, et trois boiteux). Contre toute attente, The Expanse 06x06 Babylon’s Ashes brisera ainsi dans l’œuf dès les premières minutes les espérances épiques que beaucoup plaçaient dans l’implication de Drummer solennisée en grande pompe à la fin de The Expanse 06x05 Why We Fight.
Ayant néanmoins survécu, dans un ultime baroud d’honneur, l’indomptable guerrière s’apprêtera à faire entrer son Tynan en collision avec le Pella, telle une kamikaze. Mais c’est finalement Walker qui la devancera en se sacrifiant avec son Inazami.

Le Pella en sortira assez lourdement endommagé, mais pas au point de stopper sa course vers Medina. Rosenfeld Guoliang y perdra cependant la vie, ce qui aura un impact considérable sur Filip tant celle-ci fut bien la seule à lui avoir manifesté de l’affection depuis le départ suicidaire de Naomi. La XO était bien la seule à avoir eu le courage de toujours tenir tête à Inaros et elle contenait perpétuellement la démesure de ce dernier en lui imposant une structure pragmatique. Mais l’indifférence de Marco à son deuil sera la proverbiale goutte de trop, attendue depuis si longtemps. L’interprétation de Jasai Chase Owens est une nouvelle fois digne d’éloge tant il réussit à faire à présent passer la clairvoyance de son personnage à l’endroit de son père, ayant définitivement cessé d’être dupe de tous ses effets de manches et récupérations identitaires. Ainsi, Filip a achevé sa construction et sa mue, mais elles auront été douloureuses et sanglantes... Plus rien ne le retient plus sur le Pella, le cordon ombilical a été rompu (cf. ci-après)...
Toutefois, ce n’est pas le seul goban où le vent commencer à tourner pour Inaros. L’amiral Winston Duarte sort du seul cadre des teasers homéopathiques sis sur Laconia pour transmettre un message visio aussi tranchant et affuté qu’un couperet, mais exprimé avec le plus grand flegme et avec le sourire, se payant même le luxe d’une salutation ironique en créole belter (et d’une surcouche méta à la délicate attention des spectateurs) : « Marco Inaros. Votre demande d’armements supplémentaires a été refusée. Toute communication ultérieure sera refusée. Et tout vaisseau tentant d’entrer dans notre espace sera détruit. Vous étiez une distraction utile mais j’ai des dieux à tuer. L’anneau vers Laconia est désormais fermé. Vous êtes seul. Oyedeng, Beltalowda. »
C’est donc maintenant officiel, explicite, sans appel : Marco n’était qu’un idiot utile, il était le pion d’un jeu de stratégie qu’il ne pouvait même pas soupçonner à force de contempler son nombril, il était surtout la diversion dont avait absolument besoin Duarte pour que la MCRN et les Inners ne le traquent pas sur Laconia. Le génial amiral forgé dans l’aridité spartiate de la planète rouge ne souhaitait probablement pas l’anéantissement du berceau de l’humanité, mais il lui fallait du temps pour s’implanter sur la nouvelle Mars et lancer son grand projet... Et il faut dire que de grands bouleversements sont en cours sur Ring #673 Planet 2 comme en attestera le teaser de The Expanse 06x06 Babylon’s Ashes : le gigantesque vaisseau alien suspendu dans le ciel est en passe d’être contrôlé au moyen de la protomolécule ; la "résurrection" de Xan s’apparente de plus en plus à une nouvelle naissance (yeux inhumains, changement de nature, régénération instantanée...) dans la continuité de la métamorphose subie par feue Juliette Andromeda Mao dans les premières saisons de The Expanse ; la réaction immédiate de rejet et de mise en quarantaine de néo-Xan par ses parents témoigne d’une connaissance de ce phénomène par les colons tandis que la petite Cara est dorénavant prête à épouser à son tour ce nouveau paradigme d’existence (elle fera diversion pour s’enfuir dans la nuit avec son frère et une meute de "strange dogs"...) ; et bien entendu, il est impossible que le méticuleux Duarte ignore le sort tragique (ni sa cause) du Barkeith (commandé par son fidèle capitaine Sauveterre) et de plusieurs autres vaisseaux jamais arrivés à destination...
Autant dire que les "dieux" qu’il ambitionne de combattre pourraient bien être les Entités rouges ayant pourtant plongé dans le néant tous les Ring Builders...

Mais revenons au système solaire... Derrière le classicisme de la tactique de confrontation directe entre la Joint Fleet et la Free Navy, une nouvelle fois largement dominée par Inaros, c’est Holden qui fournira sous l’humble qualificatif de "plan B" une stratégie véritablement disruptive et tridimensionnelle… mais forcément très risquée.
L’idée est d’exploiter le seul point faible des canons fournis par Duarte. Car si ces derniers sont plus puissants et rapides que ceux de la MCRN, ils n’en demeurant pas moins les upgrades de modèles martiens parfaitement connus, sans qu’une quelconque révolution copernicienne ne s’y sont intercalée (ce qui n’aurait d’ailleurs pas été crédible étant donné la jeunesse de la colonie de Laconia et la fonction "jetable" d’Inaros). Or s’ils couvrent depuis la sphère centrale (nommée "Ring station") n’importe quel angle du "Ring Space" et qu’il ne leur a pas fallu plus de quelques secondes pour abattre cinq cuirassés lourds de la MCRN (qui avaient malgré tout le gros handicap de ne pas s’y attendre), ces "rails guns" améliorés ne possèdent cependant pas la capacité (à l’instar des actuels THAAD-ER étasuniens et S-500 Prometeï russes) de détruire intégralement un essaim d’objets – quand bien même individuellement inoffensifs et de petite taille – dans leur portée de tir. En projetant alors à la travers le Ring la vaste cargaison (des milliers de containers) du vaisseau-glacier Giambattista, et en dissimulant dans une fraction d’entre eux (tel des chevaux de Troie) une équipe d’assaut surarmée, celle-ci aura une probabilité élevée d’atteindre (en moins en partie) la sphère centrale pour y désactiver les canons (et si possible en prendre possession afin de les retourner contre la flotte d’Inaros avant son arrivée).
Bien entendu d’une perspective individuelle, chaque membre de cette opération commando jouera passivement sa vie à une forme de roulette russe (une référence assumée dans l’épisode), mais finalement moins que durant les guerres d’infanterie du passé…
Et comme pour officialiser leur pacte éthylique de Brothers/Sisters in Arms dans The Expanse 06x05 Why We Fight, c’est avec le plus grand naturel que Roberta et Amos se joindront au groupe pour ce voyage au bout de l’enfer.
Dans le même temps, parce que depuis la seconde moitié de la troisième saison et sa "connexion" télépathique avec Joe Miller, Holden possède une connaissance intime du "Ring Space", il dissimulera le Rocinante derrière le gigantesque Giambattista avant de le propulser au maximum d’accélération de son Epstein Drive pour frôler la périphérie du Ring Space (une zone qui perturbe les tirs des canons) jusqu’à atteindre le seul point où la station Medina éclipse en partie la sphère centrale (et donc celui des six canons couvrant cette zone).
Mais évidemment, si ce plan est aussi original que solide sur le papier, son exécution tiendra du grand art, des incertitudes aux impondérables. Et il y en aura in situ… Une réalité que soulignera d’emblée sans ménagement Chrisjen Avasarala en traitant cyniquement Holden de "putain d’optimiste" (ayant inexplicablement survécu aussi longtemps selon elle). Peut-être, mais aucun stratège (militaire ou civil) inner n’aura été capable de proposer mieux. Et Camina adoubera avec estime cette stratégie de la dernière chance (« You make a Belter proud »)..

Les spectateurs qui avaient reproché à la sixième saison de The Expanse d’être trop lente voire soporifique seront comblés. Car les treize minutes de l’épisode (quasiment un quart de son run !) qui sont consacrés à cette opération commando de haute volée infligent une vraie claque, y compris aux habitués des blockbusters ciné les plus spectaculaires ! Il faut vraiment le voir pour le comprendre. Surtout que dans The Expanse, le voir c’est le vivre. C’est entrer dans la peau des personnages. C’est ressentir avec eux et à travers leurs yeux tout l’effroi de la guerre sur le terrain (où tuer pour ne pas être tué est la seule règle), mais aussi et surtout la plongée dans l’inhumanité de lois physiques et de mécanismes cyclopéens devant lesquels l’homme est insignifiant. Assister au ballet des canons de Duarte depuis la surface de la sphère centrale tient à une hybridation de l’intérieur des sphères gravitationnelles du Delphic Expanse de la troisième saison de ST ENT et des appareils kryptoniens de terraforming dans Man Of Steel de Zack Snyder.
Le moins que l’on puisse dire est qu’un spectacle pareil – l’un des plus mémorables et estomaquant de l’histoire télévisuelle ! – méritait toutes les patiences, et il n’en est que davantage gratifiant du fait de l’attente qui aura précédé. C’est toute la puissance d’explosion d’un bouquet final qui aura été considérablement renforcé par l’expressivité d’un "slow burn".
Toutefois, la déflagration demeure ici chirurgicale, car aucune scène n’est gratuite ni tape-à-l’œil, chacune s’expliquant par une stratégie digne d’un boardgame ou par les lois naturelles les plus crues. Et si au premier visionnage, le spectateur se sent comme écrasé et dépassé, à l’instar des personnages eux-mêmes, un second visionnage attestera une fois de plus de l’orfèvrerie implacable des événements et de leur enchaînement… tout en évitant les écueils usuels.
Ainsi, Clarissa sera pleinement intégrée comme membre à part entière de l’équipage du Rocinante, y compris par Naomi, un aboutissement que viendra sanctifier un ultime repas partagé – aux allures de Cène christique – avant la descente aux enfers dont tous n’allaient pas forcément revenir vivants ou indemnes. D’inquiétants vertiges conduiront Mao à lancer un autodiagnostic au "medical bay" qui conclura à un syndrome d’effondrement endocrinien complexe dépourvu de tout traitement médical connu, et assortie d’une espérance de vie moyenne de seulement cinq ans (ce dont elle n’informera personne). Durant sa trajectoire tangentielle à la périphérie du Ring Space, le Rocinante sera touché par un tir de canon... quoique largement épargné grâce à sa nouvelle armure (constituant une retombée des recherches passées menées sur la protomocule, équipant aussi l’UN One, et reçue en upgrade durant The Expanse 06x05 Why We Fight). Mais dans la mesure où sa capacité furtive d’esquive – donc son salut – dépend directement du maintien à la vitesse et à l’accélération maximale, une intervention en urgence sur le réacteur sera impérative. La tradition narrative suggérait alors que Peaches – condamnée à moyen terme et en quête désespérée de rédemption pour ses crimes passés – se sacrifie à la manière de Spock à la fin de ST II The Wrath Of Khan, par exemple en activant ses mods alias Endocrine Enhancement Implants (qui de toute évidence hypothèquent lourdement sa longévité et doivent être à l’origine du mal incurable dont elle souffre).
Eh bien, non ! De la même façon que la mort a frappé Alex Kamal à la fin de The Expanse 05x10 Nemesis Games sans crier gare (du moins en internaliste), elle n’emportera pas Clarissa dans The Expanse 06x06 Babylon’s Ashes alors que tout le monde s’y attendait... Ni cliché, ni artifice à déplorer.

La grande faucheuse fut en revanche très active sur le front de l’équipe d’assaut, tant durant la phase d’entrée dans les containers de glace, puis durant la descente vers la sphère centrale en éjection propulsée – ou plus exactement freinée – à 15 g, puis au sol fasse au feu nourri du personnel de Medina massacrant implacablement les assaillants. Naomi assistera impuissante à l’extinction des signes de vie de la plupart des équipiers (le monitoring passant alors fatidiquement du vert au rouge). Grâce à sa combinaison martienne blindée d’un exosquelette, Bobbie survivra plus longtemps que la plupart des autres pour finalement envoyer six micro-missiles pulvériser le module sphérique de contrôle du canon le plus proche. "Planqué" avec son vaisseau derrière la station Medina (dont il aura préalablement détruit l’antenne de communication), Holden ne se résoudra pas à laisser froidement massacrer les derniers membres de l’équipe d’assaut. Le Rocinante anéantira alors les réacteurs alimentant l’ensemble des six canons, surgissant comme un phare salutaire dans les ténèbres, sauvant in extremis Amos et Bobbie gisant désormais au sol. Jim aura donc sacrifié une nouvelle fois l’intérêt général à l’intérêt particulier (de son équipage) en se privant dès lors de la possibilité de retourner contre Marco ses propres armes. Mais même hors de toute considération affective, ce choix tactique pouvait se défendre, car dépossédé de l’équipe au sol et avec pour seul assistance Naomi et Clarissa, peu probable qu’il eût pu employer les railguns contre la Free Navy. Alors perdu pour perdu, autant sauver les siens…
Prévenus par Avasarala de l’arrivée du Pella et de la poignée de vaisseaux que la Joint Fleet n’aura pas réussi à stopper, Holden aura le réflexe de faire exploser les restes du Giambattista… Mais cela donnera à Nagata une idée bien plus ambitieuse et radicale : "weaponizer" (militariser étant une traduction française impropre) les Entités des Rings pour annihiler une fois pour toutes le Pella et sa flotte dans la mesure où le seuil masse-énergie (déclencheur d’une "désintégration rouge" en cascade) a été pleinement déterminé (par Naomi et par Okoye). Bien sûr, ayant à l’esprit le sort apocalyptique des Rings Builders, Jim objectera pour le principe (mais sans trop insister), de peur que cette initiative ouvre une fatale boîte de Pandore...
Le calvaire que – par charité – Holden voulut épargner à Nagata dans The Expanse 06x03 Force Projection, icelle l’embrassera ici à son initiative... et de sa propre main, en appuyant elle-même sur le bouton de surcharge énergétique des réacteurs du transporteur de glace pour plonger Inaros et ses disciples dans la Géhenne. Soit le sacrifice suprême qu’une mère puisse faire (assassiner son propre fils), consentant par cet autodafé d’une détresse indicible (et remarquablement restitué à l’écran) à subordonner l’intérêt personnel à l’intérêt général… comme pour symétriser et conjurer les choix répétitivement inverses de Holden. Alors qu’il s’agissait pourtant de la chair de sa chair, la femme aura été ici plus forte et plus stoïque que l’homme, pour autant sans une once de wokisme bienpensant.

The Expanse 06x06 Babylon’s Ashes aura ainsi évité l’écueil fantasy de l’affrontement épique entre le preux héros et le bad guy, le truisme d’une sortie flamboyante qui n’aurait que davantage flatté l’égo d’Inaros même dans la défaite. Et ce n’est ni un Inyalowda ni un Beltalowda qui achèvera directement le Bosmang quoique moralement et visuellement traumatisante – rédime superbement la surexposition de l’imposteur Inaros dans les épisodes précédents, vaincu sans avoir à livrer de bataille directe contre lui, comme pour célébrer l’esprit de Sun Tzu… dans une réalité transdimensionnelle.
C’est aussi une fin poétique – versant macabre – puisque Marco ambitionnait de régner sur toutes les colonies humaines, or c’est l’instrument même de cette domination qui l’aura tué, mais probablement sans qu’il le réalise avant d’expirer ! Parce que dans sa démesure égocentrée et narcissique, jamais il ne prit la peine d’étudier l’imperium des Rings (qu’il tenait pour acquis et à sa seule merci) alors qu’il disposait pourtant de tous les éléments pour le faire – Holden et Naomi s’étant finalement contentés d’exploiter les données ayant transité via Medina et la Free Navy depuis la trahison de Duarte...
Et pourtant, sans rien savoir des Entités, l’observation attentive du Ring durant l’approche du Pella aura permis à Inaros de deviner que quelque chose ne tournait pas rond et que la traversée allait lui être fatale. Mais il a éventé ce piège quelques secondes trop tard, et son ordre général de repli avait déjà franchi l’horizon des événements (d’où il n’est plus possible de revenir).
Autant dire que jusqu’au dernier instant, l’usurpateur psychopathe restait un homme brillant et intuitif. Une réalité que le final n’a pas tenté d’escamoter, car à trop rabaisser l’antagoniste à des fins narratives, la saison aurait pu y perdre en fulgurance...

Même si le rôle militaire et tactique de Drummer a finalement tourné court dans ce final, il n’est en pas de même pour sa stature politique et historique… mais avec un énorme coup de pouce de Holden, quoique cette fois prémédité et stratégisé… au point de battre la secrétaire générale Chrisjen sur son propre terrain.
Alors que les blessures génocidaires sont encore brulantes, et que la Terre pourrait bien devenir inhabitable (une question encore incertaine), Jim osera déclarer à la table des négociations (accueillant les plus hautes autorités de la Terre et de Mars, Drummer mais aussi Nico Sanjrani...) que si Inaros était "démoniaque" et cruel, il "n’avait pas tout faux" car son combat avait puisé dans une réalité qu’il serait irresponsable de continuer à ignorer ! Cette pertinente dissociation entre la folie despotique exterminatrice et la légitimité d’une cause (ou du moins de son moteur) témoigne d’une clairvoyance bien rare sans le recul de l’Histoire et de la postérité, tout en confirmant le profond sens dialectique (dans l’acception hégélienne) de The Expanse...
En amont, l’émergence de Camina n’aurait probablement pas été possible si Holden avait tué Inaros dès The Expanse 06x03 Force Projection.
Mais désormais, pour sortir de la sempiternelle impasse de Belters placés en situation de minorité décisionnelle dans toutes les organisations interplanétaires (et éviter que l’Histoire ne se répète sans fin), Jim poussera Avasarala à le désigner – du fait de sa légendaire neutralité (ayant établi une passerelle avec toutes les communautés et obédiences) – pour diriger la nouvelle Union des transports chargée de contrôler Medina et protéger les transits annulaires, notamment contre le danger des Entités rouges. Le "threshold" a été déterminé et vérifié empiriquement, mais le "péril transdimensionnel" n’a pas été définitivement endigué (et encore moi éradiqué) pour autant comme le pressent indistinctement Holden. En réalité, son objectif sera de mettre à profit sa crédibilité d’indépendance pour obtenir suffisamment de garanties, puis démissionner au profit de Drummer, obligeant ainsi les Inners à traiter les Belters sur un pied d’équité. C’est-à-dire faire l’expérience de la dépendance envers Camina pour apprendre à faire confiance à ses semblables...
Certes, rester président de l’Union des transports durant quelques années pour accoutumer la communauté à la vice-présidence de Drummer afin de lui céder ensuite naturellement la place aurait évité de dévoiler publiquement la manipulation en amont avec ses corollaires de division et de défiance dans une période aussi traumatique. Il ne serait pas venu à l’idée de Joe Biden de démissionner le jour même de son élection à la présidence des USA pour forcer l’ascension de Kamala Harris...
Mais dans le même temps, il ressort de cette démonstration ostentatoire une dimension assouvissante et idéaliste, à la frontière du fabulisme comme dans For All Mankind 02x10 The Grey. Il serait possible d’y voir un équivalent futuriste des discriminations positives et/ou de la dictature du prolétariat, lorsqu’une décision ouvertement polémique voire liberticide a pour finalité de renverser brutalement un ordre social injuste pour faire tourner la roue et imposer un élan progressiste...
Or après tant de saisons baignant dans la noirceur du réalisme le plus implacable, cette soudaine touche d’espérance est la bienvenue, et elle sied à merveille pour une fin (ou une non-fin). Ce sera l’ultime cadeau de Jim Holden – ce héros-malgré-lui-presque-sur-un-malentendu, qui n’aura pas choisi de devenir le Jeffrey Sinclair (ou le John Sheridan) d’une autre Babylon, mais qui se sera simplement efforcé de donner un sens et une possibilité de praxis à la souffrance et à la tragédie humaine… avant de s’effacer tel Lucius Quinctius Cincinnatus.

Une acribie chirugicale

Par-delà les lignes de force autour desquelles s’articule algorithmiquement la construction de la saison, chaque épisode stupéfie par son sens maniaque du détail, aussi bien dans les champs scientifiques que psychologiques…
Et The Expanse 06x06 Babylon’s Ashes est loin d’être en reste sur ce plan… Pour ne citer que quelques illustrations :
- Malgré les outrances inhérentes à la typo mégalomaniaque d’Inaros (quoique non dépourvue de brio stratégique et charismatique) et en dépit de la perpétration de crimes de masse inexpiables, il est impressionnant de voir avec quelle équité et quelle neutralité de regard les antagonistes de la Free Navy ne cessent d’être dépeints, épisode après épisode. Tordant le cou à toute facilité manichéenne, ces Belters terroristes qui ont choisi un camp infamant (que la postérité jugera fatalement avec la sévérité d’un nouveau point Godwin) ne sont jamais caricaturés à l’écran. Bien au contraire, la série ne cesse de mettre en lumière avec nuance (de gris) leur propre humanité. Ainsi, le trépas de Rosenfeld Guoliang, terrorisée par la mort qui vient, sera un moment aussi bouleversant que la crise de désespoir de Tadeo dans The Expanse 06x05 Why We Fight. Autant dire que l’écriture des personnages "négatifs" est aussi soignée et réaliste que celle des personnages "positifs", soit l’apothéose du showrunning. Il en ressort un choc – quand bien même stratégiquement nécessaire – de voir Marco et tous ces Belters déchiquetés voire dévorés vivants par des "monstres" (ou des "dieux") venus d’une autre dimension. Le sort exact qu’ils réservent à leurs victimes dépasse peut-être même l’entendement humain, mais le redoutable parti pris graphique suggère un effacement pur et simple du tissu de la réalité.
- La métanoïa de Naomi envers Clarissa est le parangon d’un "instant karma" très fin, pour avoir soudain pris conscience qu’elle lui refusait précisément ce qu’elle estimait n’avoir pas réussi à offrir à son fils, i.e. la possibilité de laver le sang de ses mains. Il en résultera une surérogation affective, presque maternelle, de l’une pour l’autre. Qui aurait pu imaginer ça dans The Expanse 06x01 Strange Dogs ?
- Quand Camina donne à sa subordonnée du Tynan l’ordre de mettre le cap sur le Pella en ajoutant que la surcharge du réacteur aidera, elle comprend aussitôt l’intention sacrificielle de sa bosmang, tout comme Walker à l’extérieur (comme si un lien télépathique les unissait tous). Et on voit alors, sans un mot, le visage de l’actrice Virgilia Griffith se décomposer en direct à travers sa combinaison ! Quelle perfection d’interprétation, y compris venant de troisièmes rôles dont les personnages n’ont même pas l’honneur d’avoir un nom dans le script.
- Après que la flottille de Drummer a été ravagée (un trou béant vers l’espace ayant même défiguré la passerelle du Tynan) et que le vaillant Walker a fait don de sa vie, les Inners annoncent consciencieusement par radio que le Pella navigue masqué et ils en appellent à la prudence ! Merci pour l’info ! Alors que la tragédie et l’humiliation est à son comble, il y a malgré tout un vrai décalage comique dans l’absurdité dérisoire de cette scène, façon carabiniers d’Offenbach.
- Le hurlement viscéral – presque chtonien – lâché par Naomi au moment de la néantification supposée de son fils (assortie d’une réminiscence de son enfance en des temps insouciants) est une pure improvisation de la comédienne Dominique Tipper. Cette blle initiative qui apporte une grande authenticité à la scène tout en témoignant du degré d’entente et de confiance sur les plateaux de tournage...
- Durant la première conférence de presse de la Transport Union, à l’instant même où Holden sortira du cadre du discours préapprouvé et formaté défilant sur le prompteur intégré au pupitre, Avasarala comprendra aussi sec – par le regard et les expressions faciales – ses intentions et sa "machination" préméditée avec la complicité Drummer. Quand bien même pour la première fois battue à son propre jeu politicien nourri d’agendas et de calculs, cette démonstration d’intelligence – devançant toute verbalisation – représente toujours une gratification pour le spectateur gourmet.
- Par la suite, hors du champ public, Chrisjen passera en une minute chrono de la furie vengeresse (sous le coup de la perception de manipulation et de trahison jusqu’à menacer Holden d’une dénonciation publique pour négociation de mauvaise foi) à un apparent adoubement (après seulement deux brèves formules de justification de Jim se bornant à « c’était le seul moyen de sécuriser la paix, le seul moyen pour nous tous d’avancer ensemble, et vous le savez »). Mais bien loin d’une rupture de causalité ou d’une artificialité psychologique sous l’emprise de la précipitation, la psychologie de la secrétaire générale est non seulement respectée mais aussi finement complexifiée. En aval, il s’agit d’un calcul d’optimisation que le formidable "animal politique" Avasarala est capable de réaliser mentalement en quelques secondes (un scandale public serait davantage préjudiciable – tant pour l’intérêt général que pour elle-même – qu’une acceptation tactique de cette situation). Prendre l’initiative de tendre pacifiquement la main à Holden tout en lui offrant son plus beau sourire (quoiqu’un poil forcé) permet de ne pas s’aliéner celui qui l’a mis en échec tout en feignant de contrôler la situation. Donc transformer l’air de rien un mat en pat comme le fera tout grand politique dans la veine de Winston Churchill. Mais en amont, il est possible aussi d’y voir l’entérinement d’une profonde mutation intérieure de Chrisjen sous les effets cumulatifs de la respiration de Brahmā ayant frappé son monde (privé et public), de la fréquentation édifiante de Holden (à qui elle accorde implicitement une grande confiance assortie d’un possible sentiment maternel), et des examens de conscience répétés que les cinquième et sixième saisons n’ont cessé de lui arracher dans la douleur... au prix fort d’une espérance de vie potentiellement compromise... ce dont le minisode The Expanse One Ship 01x02 Zenobia (cf. plus bas) prendra la pleine mesure. En d’autres termes, il s’agit peut-être du premier acte de foi que consentira la plus grande des calculatrices, soudain gagnée au paradigme d’entendement (et d’existence) de James Holden. Et c’est bien dans le saut de l’ange d’un acte de confiance inaccessible – ou plus exactement non entièrement accessible – à la raison que se love la proposition idéaliste sur l’autel de laquelle s’achève la série.
- L’efficience et la pertinence des informations perpétuellement affichées en HUD (affichage tête haute) dans les visières des combinaisons spatiales (en particulier celle de Bobbie durant l’assaut époustouflant du Ring Space) est un modèle de coopération entre le département artistique des effets spéciaux et le support scientifique de la série. Même les ralentis et les arrêts sur image ne révèlent aucune fausse note, aucune incongruité. À l’inverse, ils viennent renforcer la vraisemblance de toutes les actions menées sur le terrain en situation opérationnelle (ou de maintenance).
- Même observation dithyrambique pour les nombreux schémas tactiques qui inondent l’épisode (en 2D sur écran ou en 3D holographique). La caméra a beau ne jamais s’y attarder, une observation attentive confirme une parfaite maîtrise aussi bien de l’astronomie (et des lois gravitationnelles) que des wargames (dans la lignée du Kriegsspiel).
- À la fin de l’épisode, Clarissa offrira à Amos une reproduction de la figurine en forme de gargouille que ce dernier avait perdu lorsqu’il était venu la libérer dans The Expanse 05x05 Down And Out. Il l’accrochera alors pieusement à sa chemise. Mais ce geste n’est pas si innocent dans la mesure où Peaches porte elle-même ce symbole… qui revêt alors la fonction d’une alliance que l’on porte à l’annulaire. Tandis que dans le même temps, une relation intense – scellée sur un courage guerrier commun à regarder la mort en face et dans les yeux – s’est nouée entre les adelphes d’armes, Amos et Bobbie. Ainsi se conjugue la grammaire du polyamour au cœur du futurisme de The Expanse (pour l’un des quelques traits culturels que les Inners er les Belters ont en partage), réussissant ainsi à défier les modèles contemporains comme se doit de le faire toute véritable et bonne SF. Et pourtant, jamais The Expanse ne s’est abaissée à des exhibitions racoleuses, ayant conservé une pudeur littéralement bermanienne jusqu’à son terme...
- Davantage encore que les épisodes précédents, The Expanse 06x06 Babylon’s Ashes accorde la part belle au créole ceinturien, avec des phrases entières en VO intégrale non traduite… mais que le contexte permet de deviner. Par exemple « Tenye wa chesh gut, Rocinante » veut probablement dire « Maintenant, c’est à toi de jouer Rocinante ». Le travail linguistique de Nick Farmer est décidément impressionnant de vraisemblance, n’ayant rien à envier à celui de Marc Okrand pour la langue klingonne ou de David J Peterson pour la langue dothraki.
- Le Giambattista, gigantesque mais archaïque vaisseau transporteur de glace ("ice hauler" en VO), est un jumeau du Canterbury… qui fut le tragique point de départ de la série dans The Expanse 01x01 Dulcinea et où Holden, Naomi et Amos s’étaient rencontrés. Il y a une symbolique propitiatoire à ce que la série qui avait débuté par la destruction inqualifiable de la première nef de solitude s’achève par la destruction libératoire de la seconde. Comme une boucle bouclée.
- La BO de Clinton Shorter est exemplaire : selon les situations, tantôt cosmique, belle, troublante, inquiétante, méditative, introspective, expressive mais sans grandiloquence, et sachant – qualité aujourd’hui trop rare – se faire discrète lorsque nécessaire. Digne de Jerry Goldsmith ou de son fils Joel…

Pour son chant du cygne et ses adieux à la scène, The Expanse prodiguera également un touchant hommage à la pop culture science-fictionnelle. Ainsi, hormis Draper et Burton, presque chacun des 28 autres membres de l’équipe d’assaut divisée en trois groupes Alpha/Bravo/Charlie (et dont Naomi monitore les paramètres vitaux sur son écran de contrôle depuis le Rocinante) constituent autant de références patronymiques à des figures cultes de la SF (moyennant quelques gender swaps d’après les nombreux check vocaux) : Bowman D pour l’astronaute au destin transcendant dans 2001 et 2010 ; Riker W pour le Number One de ST The Next Generation (série et films) ; Thrace K pour le personnage bad ass de Battlestar Galactica 2003 ; O’Neil J pour le colonel central de Stargate (mais plutôt le film que les séries en raison du "l" unique à la fin) ; Connor S pour la vaillante mère du sauveur de l’humanité dans Terminator ; Ripley E pour l’héroïne inusable de la saga Alien ; Hudson W, Hicks D et Vasquez J pour les marines d’Aliens ; Cooper J pour l’explorateur pionnier d’Interstellar ; Deckard R pour le traqueur de réplicants dans Blade Runner ; Quaid D pour le protagoniste mémoriel de Total Recall ; Anderton J pour le flic du département precog de Minority Report ; Neary R pour l’électricien foudroyé dans Close Encounters Of The Third Kind ; Rico J pour le fantassin mobile de Starship Troopers ; Stone R pour l’ingénieure médicale survivante de Gravity ; Banks L pour la linguiste d’Arrival ; Idaho D pour le maître d’armes de la Maison Atréides dans toutes les versions de Dune ; Rogan A pour le champion de shoot’em up de The Last Starfighter ; Flynn K pour le programmeur génial de Tron ; Shepard C pour le commandant au cœur de la franchise de jeu d’action-RPG Mass Effect ; Buck E pour le sergent de l’ODST dans la saga de jeux FPS Halo ; Nesmith J pour l’acteur sur le retour interprétant le commander Taggart dans le film "méta" Galaxy Quest… Même la fantasy se trouve représentée avec Ackbar G pour l’amiral et stratège génial de la Rebel Alliance dans SW Episode VI Return Of The Jedi et Starr L pour le capitaine d’Eagle 5 dans la parodie Spaceballs. Seuls Garrity K, Ochiai H et Levine R resteront des énigmes (il semblerait qu’il s’agisse de références personnelles de Naren Shankar durant ses années universitaires...).
Ainsi, symboliquement, la crème de la crème de l’imaginaire est réunie – à la façon d’une Justice League cross-universe – pour la bataille décisive qui pouvait mettre un terme à toutes les autres batailles… ou s’avérer un dérisoire coup d’épée dans l’eau.
Cette anthologie de héros est assurément exhaustive, et pourtant elle représente tout au plus quelques secondes à l’écran, et à peine davantage dans les dialogues. Soit un usage mesuré et idoine des Easter eggs... car n’affectant aucunement la narration et l’internalisme, c’est-à-dire loin des placements incontinents et des name dropping contreproductifs d’une certaine "concurrence" (où le fan service devient surtout un cache-misère).

Une once de nitpicking

À la rubrique non pas des incohérences (car l’épisode n’en souffre pas), mais du nitpicking, quelques zones d’ombres ou angles morts peuvent être cependant relevés (à tort ou à raison) :
- Toute la stratégie finalement gagnante (aussi bien le plan A très classique de la coalition Terre-Mars-Drummer que le plan B très disruptif de Holden) repose sur la capacité des uns (la Joint Fleet) à rejoindre le Ring Space avant les autres (la Free Navy). Pourtant à la base, tous sont théoriquement équipés de semblables Epstein Drive… dont la limite d’accélération (et indirectement de vitesse) est moins technique pour les vaisseaux que physiologique pour les passagers en dépit d’injections permettant d’endurer plus de 10 g (mais sans totalement exclure le risque d’AVC, cf. feu Alex Kamal). De plus, la Free Navy est en grande partie équipée ("grâce" à Duarte) de vaisseaux de la MCRN… exactement comme la composante martienne de la Joint Fleet, ce qui égalise d’autant plus les capacités et les performances. Or Inaros et ses troupes tentent activement de rallier Medina depuis The Expanse 06x03 Force Projection inclus, tandis que les protagonistes (Avasarala, Drummer, Holden…) avaient plutôt tendance à demeurer "tranquillement" sur Cérès jusqu’au début de The Expanse 06x06 Babylon’s Ashes. Ainsi, dans le champ des apparences, on pourrait presque penser que le Rocinante parvient à faire le trajet Cérès-Medina dans le temps polynomial de quelques minutes du sixième épisode lorsque le Pella n’a pas réussi à achever un semblable trajet dans le temps non moins polynomial de plus de deux épisodes ! Somme toute, Holden est parti bien après Inaros pour arriver peu avant alors que les technologies employées sont réputées être les mêmes ! Malgré tout, même si cette configuration semble anti-intuitive, il n’est pas possible de conclure à une quelconque incohérence en la matière étant donné l’opacité générale de la distribution géospatiale (de nombreux schémas tactiques émaillent les épisodes, mais aucune cartographie spatiale générale n’est fournie). Or bien des configurations peuvent expliquer ce deux poids deux mesures apparent, notamment un point de départ de la Free Navy (après sa fuite de Cérès) bien plus éloignée du Ring, la nécessité de contourner les espaces occupées par la Joint Fleet (afin d’éviter les confrontation directes ou du moins celles qu’Inaros n’aurait plus lui-même choisie), des contraintes astronautique en prise avec l’astronomie, des vaisseaux belters endommagés durant des combats et donc ralentis, sans oublier de possibles avantages de propulsion du côté des Inners même si non mentionnés on screen. Dès lors, comme dans le cas de la communication directe entre Naomi Nagata et Evi Okoyé (sur Ilus IV) via le Space Ring contrôlé par Inaros dans The Expanse 06x05 Why We Fight, le seul (petit) tort potentiel de The Expanse 06x06 Babylon’s Ashes est de ne pas avoir apporté quelques éclaircissements prophylactiques (si aisés pourtant) dans le script afin d’éviter aux spectateurs de lever à nouveau leurs sourcils. C’est d’autant plus curieux que la série n’est jamais avare de détails techniques – sa méticulosité acribique étant même généralement stupéfiante.
- En dépit de la puissance des canons qui équipent la sphère au centre du Ring Space, la tactique de saturation des capacités de ciblage est très vraisemblable car en prise avec l’actualité des protocoles de défense et d’attaque du monde réel. Or malgré les considérables avancées techniques en plus de 300 ans, l’équilibre mesure / contre-mesure devrait logiquement demeurer. En revanche, la capacité du Rocinante à échapper à des tirs (ayant éliminés en quelques secondes plusieurs lourds vaisseaux de la MCRN) repose sur des propriétés de la périphérie du Ring Space relevant d’un postulat de SF qu’il convient d’accepter sans discuter (du moins tant qu’il n’a pas été contredit par des épisodes antérieurs, or il ne l’a pas été). Enfin, l’idée de positionner le Roci de telle sorte que la station Medina s’intercale entre lui et le canon afférent (situé derrière) est crédible à la seule condition que les railguns fournis par Inaros tirent des projectiles balistiques (c’est-à-dire dépourvus de toute motorisation propre – façon tête chercheuse – sans quoi le contournement de l’obstacle aurait été aisé). Heureusement, rien dans l’épisode ne vient fragiliser cette instruction conditionnelle.
- L’opération commando fait bien le départ entre la destruction (par Draper) du système de contrôle de celui des railguns situé le plus près de Medina… et la destruction (par Holden) des réacteurs (implantés presque au même endroit) fournissant simultanément l’énergie aux six canons (a priori répartis sur le toute la surface de la sphère alias Ring Station pour couvrir tous les points du Ring Space). Malgré tout, cette distinction essentielle aurait gagné à être davantage soulignée dans le script, afin que nul ne suspecte la série de céder à la facilité (de trop de productions contemporaines) de survoler voire flouter les détails techniques aussitôt qu’un sursaut de spectacle (ou d’émotion) anesthésie l’acuité critique du spectateur. Il aurait en particulier été intéressant de préciser comment l’équipe d’assaut (et/ou le Rocinante) prévoyai(en)t de détruire individuellement les modules de contrôles des cinq autres canons sans recourir à une destruction de la source commune d’énergie…
- Après avoir lutté jusqu’aux limites du possible pour accomplir sa mission (détruire le module de commande du canon), Bobbie s’effondrera agonisante – sa super-combinaison en passe de lâcher – sur le sol de la passerelle métallique déployée à la surface de la sphère bleuâtre au centre du Ring Space. Aussitôt, se préoccupant héroïquement (ou amoureusement) davantage d’elle que de lui-même, Amos se plaquera sur Roberta, faisant bouclier de son corps pour tenter de lui sauver la vie, ou du moins lui permettre de survivre quelques instants de plus. Mais ce faisant, il essuiera à son tour et dans son dos une pluie nourrie de tirs en provenance des troupes de Medina. Même si Holden est arrivé à la rescousse relativement vite, il est tout de même possible que la scène se soit un peu trop appuyée sur le joker "chance" en surestimant les capacités de résistance aux impacts de la combi d’Amos, bien inférieure à celle de Bobbie, mais semblable à celles des autres équipiers... qui se sont pourtant fait buter les uns après les autres à un rythme effréné (leurs combinaisons se remplissant alors de sang...). Certes, un minimum d’équilibre sera préservé, car un peu plus tard à bord du Roci, c’est bien Burton qui se révélera être le plus blessé de tous (soumis notamment à une thérapie régénérative).
- Il ne fait aucun doute que la combinaison blindée et exosquelettique de Draper présente un considérable avantage tant en matière de résilience que de performance sur le théâtre opérationnel. Dès lors, pour optimiser significativement la probabilité de réussite d’une opération commando aussi vitale, n’aurait-il pas été plus logique d’équiper toute l’équipe d’assaut d’un semblable équipement ? Bien sûr, sans même soupçonner la série d’être frappée du syndrome monopolistique de Tony Stark (Iron Man) avec une super-combi qui serait par contrat exclusive à Bobbie, de nombreuses explications s’imposent naturellement : impossibilité de se faire livrer 29 autres exemplaires de cette combinaison de pointe dans la brève échéance impartie par le plan B de Holden, longs délais de formation avant d’être en mesure de s’en servir efficacement, à moins qu’il s’agisse seulement d’un prototype unique qui ne serait plus fabriqué depuis la "déchéance" martienne... Le réalisme penche donc bien en faveur du scénario effectivement adoptée par l’épisode au regard de l’urgence et du contexte. Malgré tout, là encore, une brève mention dans le repli d’une ligne de dialogue n’aurait pas été superflue…

Mais trêve de byzantinisme. Ces hypothétiques imperfections – toutes interprétables – ne sont pas juste vénielles, elles sont proprement insignifiantes devant la masse critique d’excellence. Si bien que la perfection d’ensemble résiste à l’audit le plus plus rigoureux.

Les minisodes

Avant de conclure, attardons-nous sur The Expanse One Ship, les cinq minisodes (de cinq minutes chacun environ) que les plus curieux·ses auront peut-être découvert dans leur interface Amazon Prime Video. Alors précisions-le sans ambages, pour les voir, il faut vraiment le vouloir ! En effet, ils ne sont pas disponibles sur toutes les applications Prime Video (par exemple absents des Apple TV et des Xbox). Dans le cas échéant, il est possible d’y accéder seulement durant la lecture d’un épisode, en mettant en "pause", et en sélectionnant (ou en cliquant sur) la zone "X-Ray" en haut à gauche (lorsque celle-ci daigne apparaître ce qui n’est pas toujours le cas), puis successivement (sur) "Afficher tout", "Contenu bonus", "Galerie vidéo", et enfin l’une des vignettes (de "Vidéo 1" à "Vidéo 5"). Pour ne rien faciliter, les minisodes sont en VO intégrale (pas de STF ni même de STE). En en plus, ils sont présentés dans le désordre (en fait dans un ordre inversé, le premier étant chronologiquement le dernier et inversement). Enfin, impossible d’en faire le partage d’écran (ni Chromecast, ni AirPlay, ni Miracast…).

Davantage dans le style des SGU Kino que des webisodes de BSG 2003, leur objectif est de proposer à chaque fois un focus intimiste sur les traumas avoués ou inavoués d’un ou de plusieurs personnage(s) du main cast. La justesse psychologique et la vérité d’interprétation sont toujours irréprochables, et les modes "face caméra" souvent adoptés flirtent avec l’authenticité de la série israélienne BeTipul (2005-2008), déclinée par la suite dans de nombreux pays (In Therapy, En Thérapie…).
Si la lenteur et la pesanteur de l’exercice pourrait laisser penser de prime abord qu’il s’agit de scènes coupées des cinq premiers épisodes (au rythme similaire) de la sixième saison, une subtile différence de tonalité n’aurait en réalité pas permis leur intégration. Il faut davantage y voir un verso ou un côté pile susceptible d’éclairer certaines interactions ou inflexions des opus principaux de la série. Ces minisodes sont généralement très poignants (mention spéciale aux deux derniers Night Watch et Remember The Cant), mais paradoxalement assez dispensables à la série principale (à l’image des superbes scènes coupées de ST Nemesis comme celle de Château Picard mais dont l’absence renforce le poids des non-dits du film).

- The Expanse One Ship 01x01 Ankawala : narré par Naomi mais portant sur les relations entre Camina, Josep, et Michio à bord du Tynan.
Probablement durant le cadre temporel de The Expanse 06x01 Strange Dogs, avant que Josep ne soit amputé du bras par Michio et que Drummer ne rallie les Inners, cette dernière reçoit un message visio d’anniversaire paroxystiquement affectueux (presque amoureux) de Nagata, mais n’y oppose en apparence qu’une froide indifférence avant de le supprimer. En parallèle, quelques indiscrétions informatiques auront permis à Michio de découvrir que Camina ne conserve aucune trace des proches disparus (décédés ou désertés), ce qui la pousse à conclure que sa bosmang n’aime pas vraiment sa famille et se contente de l’utiliser. Se confiant par désespoir à Josep, celui-ci tente à la fois de la recadrer et de la rasséréner en lui rappelant que tout l’équipage du Tynan est composé de personnes profondément imparfaites et abimées par la vie. De toute évidence, se refuser à toute possibilité de nostalgie (conduisant à l’attendrissement et à l’auto-apitoiement) constitue en réalité le mécanisme de défense de Drummer pour survivre.
Ce premier minisode est une magnifique illustration des relations de polyamour (dépourvues de toute exclusivité et jalousie) au cœur de la sociologie de compersion de The Expanse (dont la maturité est si éloignée de la nôtre). Et il contribuera à expliquer dans The Expanse 06x05 Why We Fight la glace des retrouvailles de visu de Camina et Naomi mais également l’empressement de Michio à rester sur Cérès aux côtés de Josep désormais handicapé.

- The Expanse One Ship 01x02 Zenobia : narré par Avasarala pour une tranche de sa vie overbookée, partagée entre les affaires d’état et la vie privée.
Achevant un échange visio avec un amiral martien, Chrisjen reçoit la visite de l’un des subordonnés de l’UN qui lui annonce des nouvelles alarmantes sur l’écosystème terrien, dont les températures sont appelées à chuter de 30° dans certaines régions tandis que l’air et l’eau se transforment progressivement en poison pour l’humanité. Par une réplique aussi tragique qu’historique, Avasarala déclarera alors : « We are all Belters now » ! Puis dans le silence et l’obscurité de ses quartiers, il apparaîtra que Chrisjen est atteinte d’une maladie grave, possiblement fatale, mais elle demande à son médecin de n’en avertir personne. Finalement, elle retrouve le sourire en prenant connaissance d’un message visio de sa petite-fille Kiki résidant sur Terre et faisant montre d’un optimisme inébranlable malgré la situation...
Ce second minisode faussement anodin est un authentique litmus de la considérable évolution de la secrétaire générale de l’UN depuis le début de la série, contribuant à expliquer dans le final The Expanse 06x06 Babylon’s Ashes son premier acte de foi en upgrade de son légendaire sens politique. Ce minisode offre en sus une ligne de dialogue (« We are all Belters now ») digne de s’ériger en épitaphe de la sixième saison.

- The Expanse One Ship 01x03 Win Or Lose : narré par Amos puis Bobbie pour une confrontation à la fois mentale et physique entre les deux bad ass du show à l’occasion d’une opération de manutention dans les soutes du Rocinante.
Beaucoup de spectateurs attendaient une telle séquence explosive dans la série principale, mais celle-ci aura pris le contrepied de tout racolage, d’abord via la quasi-invisibilité de Burton en présence de Draper dans The Expanse 06x02 Azure Dragon, puis au travers d’une normalisation et d’un équilibrage de leur relation avant de conduire à une vraie complicité voire à une amitié sexuelle dans The Expanse 06x05 Why We Fight. Win Or Lose demeure cependant pleinement compatible en amont de cette chronologie, au chapitre des secrets d’alcôves inavouables, ceux que l’on découvre par effraction… via une caméra de surveillance qui aurait dû être pudiquement éteinte.
Mais derrière ses atours très clichés de "concours de b…." (quoique dans un futur où ce n’est plus le seul apanage de la virilité), ce minisode est bien plus subtil qu’il ne le semble car il rend compte au travers d’une surenchère verbale et musculaire des profondes blessures infligées par les Belters aux Terriens et aux Martiens. La confrontation d’égos dissimule en réalité une concurrence victimaire qui ne dit pas son nom. La joute rhétorique entre Amos et Roberta aura même quelque chose de shakespearien par sa capacité à être à la fois tragique et comique (par exemple : « - Tu te souviens lorsque la Terre avait un ciel bleu ? / - Tu te souviens lorsque Mars avait deux lunes ? »). Quant à l’affrontement physique exutoire, comme pour enterrer tout vestige genré, Draper gagnera sur le terrain de la force brute (ou de la technique de combat) tandis que Burton remportera le match par la ruse (à la frontière de la déloyauté).

- The Expanse One Ship 01x04 Night Watch : narré par Clarissa pour une confrontation avec elle-même et ses démons durant la solitude des taches les plus ingrates à bord du Rocinante.
Les soliloques de la protagoniste témoignent d’une sanctification par le travail et par l’oubli de soi-même sur son long chemin de rédemption. Mais le passé se rappellera brutalement à son surmoi lorsqu’elle découvrira au travers d’un flash d’actualité le décès (pour raisons médicales) de son père Jules-Pierre Mao, cerveau de la "protomolecule conspiracy" au centre des trois premières saisons de The Expanse, coupable de la mort de 100 000 personnes sur le station Eros, purgeant un peine d’emprisonnement à perpétuité, et accessoirement responsable par son comportement profondément inique de l’égarement criminel de sa fille Clarissa (dont la breaking news dévoilera au passage qu’elle est considérée comme décédée par la société au même titre que sa sœur Juliette). S’ensuivra chez Peaches une crise existentielle écartelante, destructrice et autodestructrice, où les sentiments les plus contradictoires d’amour et de haine s’affronteront… Mais comme toujours dans The Expanse, sans une once de pathos tire-larme. Chapeau ! La dernière des Mao finira par reprendre conscience dans un labo du Roci à moitié saccagé, et elle enregistrera dans son journal intime la plus humaine des confessions, s’achevant par un édifiant : « I wish you were a better man. I wish you were a better father. I wish you loved me. I wish I haven’t loved you. ».
Une qualité d’écriture qui impressionne même dans les recoins les plus facultatifs de l’œuvre ! Ce minisode Night Watch, monté seulement à partir des feeds des caméras de surveillance du vaisseau, est un petit chef d’œuvre de naturalisme sans fard, un huis clos totalement brut de décoffrage, réussissant à unifier par un chemin de traverse inattendu toutes les saisons de la série. Il exacerbe en outre tellement l’intérêt du personnage de Peaches et la force d’interprétation de Nadine Nicole… que celle-ci en ressort presque sous-employée dans la série principale.

- The Expanse One Ship 01x05 Remember The Cant : narré par Holden suite à son arrivée sur la station "altierlibérée" dans The Expanse 06x04 Redoubt.
Jim croisera Monica pour des retrouvailles nettement plus chaleureuses qu’en présence d’Avasarala dans The Expanse 06x05 Why We Fight (car oui, durant la cinquième saison, Holden et Stuart furent compagnons d’infortune, et cette dernière était presque devenue un membre à part entière de l’équipage du Rocinante). Mais Cérès est en réalité un retour aux origines pour James, un pèlerinage sur l’aire de lancement de son épopée spatiale. Le dernier minisode se mutera alors en flashback… et en prequel ! Il y a dix ans, longtemps avant le début de la série, longtemps avant que tous les personnages de la série ne se rencontrent, Holden était un bourlingueur terrien qui trinquaient fraternellement avec des Belters dans un bar de Cérès. Il était déjà naturellement une anomalie statistique (qui fera un jour la différence)... tandis que ses compatriotes Inners ne cessaient d’encaisser – du fait de leurs manières altières – le racisme des Ceinturiens. De quoi impressionner McDowell, le capitaine du Canterbury, qui est alors venu recruter Jim avec force insistance, en lui faisant une offre qui ne se refuse pas (« Es-tu intéressé par une chambre gratuite, un salaire syndiqué, et aucune responsabilité ? »). Et c’est ainsi que l’aventure a débuté, presque sur un malentendu comme à chaque fois avec Holden. S’en est suivie la rencontre intense avec Ade Nygaard, puis le poste de XO à contrecœur… et le massacre du Canterbury dans The Expanse 01x01 Dulcinea.
La boucle est bouclée par le prisme sans égal d’un prequel, aussi bref soit-il. Et avec le renfort d’un worldbuilding toujours bétonné, l’interprète du capitaine du Cante – Joe Pingue – est ici le même... sept ans après et pour un caméo d’à peine deux minutes ! Impressionnant.

Dès lors, il serait permis de regretter que les cinq merveilleux opus de The Expanse One Ship n’aient pas été intégrés d’une façon ou d’une autre aux épisodes réguliers de la sixième saison de la série principale, par exemple sous la forme d’épilogues après les crédits finaux.
Mais d’un autre côté, ce parti pris séparé fait sens. Car ces minisodes sont en quelque sorte des "off the record" non publiés, non-inclus dans l’Histoire officielle, mais pas moins constitutifs d’une cohérence intradiégétique référentielle. Et pour les fans, ce sera un rab tardif au parfum de récompense ou de madeleine de Proust... pour quelques instants volés dans l’intimité de personnages qu’ils ne retrouveront probablement plus, ou du moins pas avant longtemps.

Conclusion

In fine, c’est à Naomi que reviendra l’insigne honneur d’exprimer en quelques lignes existentialistes le mot de la fin : « Tu as suivi ta conscience en espérant que d’autres suivraient la leur. Tu ne l’as pas fait pour une récompense ou une tape sur la tête. L’univers ne nous dit jamais si on a raison ou tort. Il est plus important d’essayer d’aider les gens que de savoir que tu l’as fait. Le plus important est que la vie de quelqu’un d’autre s’améliore plutôt que de te sentir bien. On ne sait jamais l’effet qu’on a réellement sur quelqu’un, pas vraiment. Tu as peut-être dit une chose qu’ils n’oublieront pas. Un moment de gentillesse leur donnant du réconfort ou du courage. Tu as peut-être dit ce qu’ils avaient besoin d’entendre. Peu importe si tu le sais un jour, tu dois juste essayer. »
Cette magnifique péroraison adressée à Jim sera en fait illustrée par le sort de Filip – tel un épilogue dédié aux germes d’émancipation discrètement semés durant la cinquième saison par Naomi mais dont celle-ci ignore les fruits (du moins pour le moment). Le destin de son fils n’était pas de devenir le Brutus de Marco (pour flatter la catharsis du public) ni de le suivre aveuglément dans le cimetière des hubris (à la façon des tragédies antiques guidées par le fatum). Car il aura eu le courage – contre tout attente – de partir sur la pointe des pieds, un peu par effraction, de s’effacer lui aussi, de faire ce choix qui jamais ne lui avait été laissé dans une vie d’embrigadement, finalement – symbole suprême – de changer de nom (dorénavant Filip Nagata et non plus Filip Inaros). Et incidemment d’échapper à l’anéantissement par les Entités des Rings. Son parcours sur le fil du rasoir aura été laborieux, jonché d’errance, de palinodies, et de rechutes car il n’est jamais simple pour un enfant maltraité de s’arracher à l’influence d’un paternel pervers-narcissique. Mais les dernières scènes auront montré à quel point le voile de l’illusion aura été définitivement rompu, le fils ayant enfin cessé d’être dupe des manipulations du père, les "Beltalowda" scandés fanatiquement par la foule ne lui faisant plus le moindre effet. Sur ce front-là aussi, la patience sera dûment récompensée.
Mais ladite péroraison de Naomi, au carrefour de la petite et de la grande Histoire, emblématise surtout l’une des sémantiques profondes de la saison, dont le cœur thématique a toujours été l’étude des champs de causalité infinis... et la lucidité envers sa propre finitude. Ces causalités que l’on connait et que l’on peut anticiper et contrôler, mais aussi et surtout ces causalités que l’on ignore (l’effet papillon...) et qui doivent donc conduire à privilégier par défaut des options morales ou idéalistes chaque fois que possible… En somme, un saut de la foi qui n’a rien d’incompatible avec un univers de raison, à l’instar du fondamental Contact (1997) de Carl Sagan et Robert Zemeckis.

Quant aux dernières paroles de Holden (« Il y aura plein de vaisseaux en direction des Anneaux maintenant, la piraterie sera un problème. On pourrait assurer la sécurité des cargos. Obtenir un poste de consultant sur l’une des colonies. Et on ne sait toujours pas où est l’échantillon de protomolécule… », elles permettent à l’épisode d’assumer ouvertement les ressorts inachevés, les fils multicolores en suspens, les arcs narratifs non résolus... pour ne rien escamoter en se refusant à l’enfumage d’une manipulation émotionnelle (au contraire de ce que font tant et tant de séries concurrentes).
Il faut également y voir un clin d’œil à la suite, qui sera ou ne sera pas, littéraire bien réelle ou audiovisuelle en puissance. À savoir qu’Holden explorera en effet d’autres exo-colonies… et finira par s’établir dans un lointain futur sur Laconia pour devenir l’hôte de l’amiral Winston Duarte après sa titanomachie contre les "dieux"…
Mais c’est une autre histoire… et un autre timeframe.

Désormais, l’équipage est composé de cinq membres (Jim, Naomi, Amos, Clarissa, Bobbie). La caméra s’éloigne lentement puis se détache définitivement du Rocinante qui a mis le cap vers ce "deep space" porteur de tant de potentialités. Le vaisseau se réduit progressivement à un point bleu avant de se fondre dans le firmament, le cœur de la Voie Lactée en arrière-plan, et une version acoustique du thème de la série en fond diffus cosmologique.
Ce parti pris de mise en scène n’est pas sans évoquer la superbe non-fin de Stargate Universe… infligeant aux spectateurs-orphelins la même frustration délibérée, le même pincement au cœur... ou le même déchirement.
Un cycle s’achève. Mais la grande Histoire, elle, est loin d’être close. Parce que dans un univers réaliste, elle ne le sera jamais. Si ce n’est que le spectateur ne sera peut-être plus invité...

Lorsqu’une série s’est hissée à un pareil niveau d’homogénéité tant narrative que qualitative, son final se devait d’embrasser le plus large spectre polysémique possible. Ainsi tout à la fois, The Expanse 06x06 Babylon’s Ashes est le bouquet final et le point d’orgue d’une épopée sociale et spatiale chorale ; il culmine par l’apex d’une tension méthodiquement capitalisée dans chaque épisode précédent ; il vient ponctuer avec force harmonie un fascinant "film" de presque six heures pour lui révéler tout son sens ; il emphatise les rhèmes des cinq épisodes précédents, se perchant sur les frontières de l’impermanence pour devenir une ligne de fracture et un point de bascule, donc à la fois une fin et un commencement... comme dans toute Hard-SF digne de ce nom.
Concluant fidèlement le sixième ouvrage éponyme du cycle littéraire, The Expanse 06x06 Babylon’s Ashes annonce – sialogène – une suite, proche ou lointaine, directe ou indirecte, qui se fera avec ou sans les spectateurs... selon le bon vouloir, non de Naren Shankar (dont il faut saluer avec reconnaissance l’exceptionnel travail) mais des compagnies de production (Alcon, Amazon...).
A minima, l’aventure continue(ra) dans les excellents tomes 7 à 9 (et bientôt 10) de Daniel Abraham et Ty Franck...

"Remember the Cant".
"Remember the Roci".

NOTE ÉPISODE

NOTE SAISON

Épilogue

The Expanse puise ses influences au carrefour de toutes les cultures imaginaires.
Le cycle littéraire fut développé à partir d’un jeu de rôle (et un projet avorté de MMORPG destiné au marché chinois) développé par Ty Franck.
La rigueur de l’écriture s’abreuve aux sources des meilleurs worldbuilders depuis le Golden Age, tant les monstres sacrés de la SF littéraire (Isaac Asimov, Arthur C Clarke, Robert A Heinlein, Donald Kingsbury, James Blish, Kim Stanley Robinson, Stephen Baxter...) que la communauté si exigeante des rolistes et des boardgamers.
La solidité culturelle et l’épaisseur psychologique sans faille des personnages convie Battlestar Galactica 2003.
La philosophie sous-jacente et les rapports de forces civilisationnels ont en partage ceux de Babylon 5.
Le Ring Network (les Rings étant d’ailleurs parfois nommées Gates) évoque puissamment le réseau construit par d’autres Grands Anciens dans Stargate.
Et moyennant une touche de schizophrénie (contrôlée), en imaginant des chronologies de datations différentes de chaque côté, les deux premières saisons de The Expanse (avant la découverte de l’Anneau) auraient pu constituer un formidable prequel du prequel Star Trek Enterprise... à la façon d’une peinture de l’état de l’humanité cantonnée à son système solaire avant l’invention de la distorsion par Zefram Cochrane et le First Contact avec les Vulcains !

Or justement, Enterprise avait en son temps réussi à être tellement plurielle qu’elle faisait honneur à la SF en tant que métagenre, c’est-à-dire englobant potentiellement tous les autres genres : sa première saison fut une immersion dans l’astronautique Right Stuff, sa seconde un apprentissage exo-sociologique par "trial & error", sa troisième un serial dystopique, sa quatrième une construction internaliste (et une revisitation de ST TOS).

Eh bien, The Expanse s’avère tout aussi multiple et plurielle...
Sa première saison a été un polar noir trempé dans la suie du futur.
La seconde et les six premiers épisodes de la troisième furent de l’espionnage et de la haute géopolitique SF.
Les sept derniers épisodes de la troisième saison ont été un transcendant premier contact à la Arthur C Clarke ou Stanislas Lem.
La quatrième était un western spatial au voisinage de Firefly.
La cinquième fut une errance post-apocalyptique en version SF hardcore.
La sixième aura été une épreuve civilisationnelle sur l’échelle de Kardachev : disparaître... ou imaginer un autre avenir.
Kudos6

Or justement, à propos d’avenir, quid ? Eh bien, loin d’un volcan qui serait définitivement éteint, plusieurs indicateurs subtils laissent transparaître une effervescence des PTB. Cela bouillonne dans le sous-sol de la caldeira... Des projets dans les cartons ? Des négociations tendues ? Un embargo médiatique contractualisé ? Une annonce imminente ou du moins programmée ?
Mais même si d’aventure aucun sequel ni aucun spin-off ne devait advenir dans les prochaines années, rien ne pourra désormais effacer les 62(+5) épisodes en six saisons de The Expanse. Une série appelée à s’imposer au tribunal de la postérité comme un pur chef d’œuvre de la Hard-SF pour avoir offert au spectateur une authentique expérience de vie – immersive, dure et documentaire – dans un lointain futur. Ce qui n’a pas de prix.
Et à l’ère de la surconsommation saturée, ne pas livrer toutes les réponses est peut-être la plus grande des audaces...

NOTE SÉRIE

YR

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