The Expanse : Review 5.05 Down And Out

Date : 30 / 12 / 2020 à 14h30
Sources :

Unification


En authentique worldbuilder de pointe, The Expanse 05x04 Gaugamela avait eu l’audace de s’achever par un discours et un manifeste signant ce que dorénavant la postérité retiendra comme la plus criminelle (ou la plus ambitieuse) attaque terroriste de l’Histoire de l’humanité.
Dès lors, il revient à The Expanse 05x05 Down And Out de s’atteler à l’étude des conséquences immédiates, tant à l’échelle des sociétés qu’à la mesure des personnages principaux qui en sont les vecteurs ou les reflets, alors que les consciences individuelles et collectives sont encore groggy, du moins pour celles qui ont survécu au "grand basculement".
La construction diégétique n’en est que plus chorale, l’épisode déplaçant perpétuellement sa caméra quasi-documentaire des breaking news télévisées en flux tendu... aux zones souterraines les plus reculées d’une Terre ravagée, des chantiers astronautiques de la station Tycho... aux investigations spatiales dans le froid et le silence du cosmos.
C’est aussi à travers les visages, les expressions faciales, les regards que Down And Out témoigne de la grande Histoire en marche, à la façon des instantanés d’Albert Eisenstaedt ou Malcom Browne.
Et tout ça sans larme, tel un doigt d’honneur au pathos manipulatoire et aux immaturités sexistes de Discovery.

Difficile de décrire l’étendue des contradictions existentielles qu’endure Camina Drummer...
Elle qui fut la plus grande passionaria de la cause des Belters et qui, pourtant, jamais n’a renoncé à la sacralité de la vie humaine…
Elle qui vient d’être endeuillée de la façon la plus intime par l’abject assassinat de Klaes Ashfrod…
Elle qui se réfugiait il y a une paire d’épisodes dans le "sexe de désespoir" pour tenter de survivre, à la façon des personnages de BSG 2003
Elle qui tenait il y a seulement quelques mois Marco Inaros à sa merci dans un sas… Il était à un cheveu d’être expulsé dans l’espace… mais fut relâché indemne par charité !
Mieux que quiconque, elle sait donc sa lourde part de responsabilité dans l’apocalypse qui s’est abattue sur le monde. La notion de remords serait un dérisoire euphémisme, et la culpabilité est proprement intenable lorsqu’elle se mesure en millions de morts.
Mais il faut assumer et avancer dans une réalité à ce point sans pitié. Alors, avec un dégoût indicible, elle et sa Drummer Pirate Fleet acceptent l’invitation circulaire envoyé par Inaros à toutes les factions de l’OPA (Outer Planets Alliance)…

Parce qu’il visitait Clarissa Mao dans les vastes profondeurs de la prison de haute-sécurité The Pit, Amos Burton a survécu à la chute des trois astéroïdes. Mais pour que cet abri providentiel ne se transforme pas en tombeau, les quelques gardes survivants et prisonniers rescapés n’auront d’autre choix que de coopérer pour regagner la surface. Et ce sera une épreuve de survie épique, comme à l’ère des mines et des coups de grisou, où chaque centimètre de dénivellation sera conquis de haute lutte. Cyn alias "Tiny", comptant au nombre des sujets soumis aux inhibiteurs chimiques réprimant les "Endocrine Enhancement Implants", se révélera un humain physiquement "amélioré" précieux dans l’effort d’exhumation. Mais son instabilité mentale aura des conséquences tragiques et en dépit de sa supériorité physique, il sera éliminé de la plus crédibles des façon par Amos. Ce dernier confirmera ici une fois de plus que son véritable atout n’est pas la force brute, mais l’instinct prédateur du survivant.
Au bout du compte, seuls Amos, Peaches, et la garde Rona survivront à l’expédition… pour découvrir avec effroi qu’il ne subsiste plus de The Pit qu’une sinistre "tour noire" en ruine... sur une planète ravagée, balayée par le vent, la poussière et l’océan.

Plongée malgré elle dans les coulisses de la Free Navy sur le Pella, témoin désespérée du conditionnement implacable de son propre fils et de tous ses vieux amis Belters à l’idéologie révolutionnaire jusqu’auboutiste de Marco Inaros… Naomi Nagata porte sur ses traits cristallins toute la détresse du monde. Livide, méconnaissable, incarnant l’incorruptibilité plongée dans la lave de l’impuissance, elle est un stigmate vivant de l’inconciliabilité entre deux mondes que désormais tout oppose, échouée à un point de divergence d’entendements où les argumentations et les mots sont devenus vains…
Et pourtant, selon une ironie frappée au coin du réel, Nagata dévoilera le même désintéressement personnel que la plupart des disciples d’Inaros, plaçant le sort réservé à sa propre personne très en deçà de l’intérêt général et des enjeux collectifs. C’est ainsi que sans hésitation, considérant n’avoir plus rien à perdre, elle met à profit sa semi-liberté pour tenter d’assassiner Marco (initiative accidentellement ruinée par Filip), puis pour contacter Holden... quitte à ne pas en sortir vivante.

L’échange entre Naomi et Sullivan constituera en outre un grand moment de vérité sur la condition des Belters par-delà les inconciliabilités tactiques et morale. Dans l’indifférence des Inners, les Ceinturiens étaient au départ condamnés à une existence impossible, privés de toute autonomie en air et en eau, parallélisant le propre sort de Naomi dans la quatrième saison lorsque son cœur s’est avéré incompatible avec l’écosystème d’Ilus IV.
Bien plus que les Terriens et Martiens, les Belters sont ainsi progressivement devenus des "créatures de l’espace". Après plusieurs générations, les évolutions physiques sont éloquentes, au-delà même des puissants marqueurs culturels (qui font l’une des forces de l’œuvre). Ils se sont émancipés de l’impérialisme éternel des Inners en s’auto-attribuant une priorité d’accès à leur seule "porte de sortie" : les milliers d’exosystèmes via le Ring network,

Sakai, instrument de l’assassinat de Fred Johnson, avait initialement prévu de s’échapper avec la protomolécule sur le Zmeya. Mais finalement incarcérée dans une cellule, interrogée sans ménagement par Bull et Jim, elle ne lâche rien sur Marco. Et pourtant lorsque Holden annonce que le Rocinante est prêt à reprendre du service, une inflexion traverse son visage et elle esquisse un désir d’aveu... puis se rétracte, désormais en paix avec elle-même, prête stoïquement à affronter son nouveau destin. Or à la fin de l’épisode, Naomi Nagata réussira à transmettre in extremis et par effraction un message à James pour lui annoncer que le Roci a été saboté par le code Augustin Gamarra (manifestement un autre "travail" de Sakai). Autant dire que si les réacteurs avaient achevé leur initialisation (déjà fort avancée), le vaisseau aurait explosé, emportant avec lui la vaste Tycho et tout son personnel.
L’ensemble des éléments tactiques s’imbriquent rétrospectivement avec la précision d’une horlogerie suisse, et l’interprétation sans faille des personnages (mêmes très secondaires) confère une vérité assez stupéfiante à la fresque. On mesure d’autant mieux la vraisemblance de toute l’opération planifiée par Inaros : quelques technologies de pointe négociées à la faveur de la déstabilisation institutionnelle qui frappe Mars (le syndrome Lord Of War d’Andrew Niccol) et une poignée d’agents infiltrés dans des postes clés auront parfaitement suffi à frapper dans leur cœur et leur fondement des sociétés arrogantes par trop confiantes dans leur propre supériorité.
Mais parce que le "Bosmang des bosmangs" n’est pas pour autant un Puppet Master de romans de gare ou de jeux de rôles, le facteur d’incertitude se rappelle à la loi des grands ensembles, et une partie significative de la "feuille de route"... achoppe.
Du réalisme.

Comme le réalisme de découvrir çà et là l’envers de décors... lorsque, par-delà les génocides de masse perpétrés, les motivations s’avèrent bien moins "idéalistes" et bien plus nauséabondes qu’elles ne le semblent dans les discours tenus :
- Inaros exploite à son bénéfice la légitime détresse des Belters,
- il réifie ses disciples (y compris Filip) à la façon d’outils en exaltant leur pieuse abnégation (le "courage" de sacrifier leurs proches ou de se sacrifier eux-mêmes tels des kamikazes),
- les motivations des sicaires (comme Sakai sont identitaires-innéistes et teintés de racisme (par exemple Fred Johnson a été assassiné, non parce que modéré, mais parce que né Earther et donc Belter seulement d’adoption).

Même s’il est toujours permis d’exprimer quelques doutes sur le choix de Keon Alexander dans le rôle d’Inaros, force est de constater le parfait accord physique du cast : Filip (Jasai Chase Owens) pourrait vraiment pour le fils naturel de Naomi (Dominique Tipper) et de Marco ! Un détail certes, mais lui aussi révélateur du niveau d’exigence et de réalisme de The Expanse.

Sur le Razorback, Alex Kamal et Roberta W Draper continueront obstinément à poursuivre à travers le système solaire le Barkeith, vaisseau martien trafiquant, et ce jusqu’aux Hungarian Asteroids de la Ceinture, présentant un albédo élevé et constituant du coup une cache idéale. Une enquête déterminante qui sera également une thérapie personnelles pour ces deux Martiens "orphelins".
Ils découvriront alors que l’objet même du trafic porte sur des frégates martiennes, livrés "prêtes à l’emploi" à la Free Navy ! Un trafic de cette envergure ne peut être menée qu’avec la complicité de hautes autorités martiennes, ce qui donne raison aux pires hypothèses de Bobby dans le cadre de sa périlleuse enquête clandestine menée pour le compte de l’ex-secrétaire générale de l’UN Chrisjen Avasarala.
Malheureusement, observer de si près des secrets aussi inavouables (et impactants) possède un prix. Le vaisseau limier a été repéré, et s’ensuit alors une fuite éperdue à la vie à la mort, au terme de laquelle Alex échappera à un missile autodirecteur en épuisant la poussée… au point de devoir éjecter le noyau… qui explose… et laisse le Razorback dériver…
L’occasion pour l’épisode de faire une nouvelle démonstration de la spécialité dans laquelle The Expanse écrase la concurrence actuelle : des SFX hyper-précis et sans concession aucune, pour une représentation ultraréaliste du cosmos – écrasante de gigantisme et d’inhumanité.

À la lumière de cette découverte hautement stratégique, Marco ne serait-il pas in fine le "chien fou" des Martiens sans même en avoir conscience ? Il faut dire que dans la longue histoire humaine, les révolutionnaires et/ou les nationalistes ont bien souvent été, par leur soif, leur égo, et/ou leur idéalisme, les idiots utiles de puissances tierces...
À moins que les faucons martiens (héritiers lointains des oligarques russes des nineties et annonçant déjà le futur amiral Duarte qui décimera la MCRN), désormais privés de leur rêve techno-spartiate, n’aient en secret adoubé Inaros comme leur successeur-vengeur...
Mais peu importe finalement qui manipule qui, car cela ne change rien au trop-plein de frustrations et de fureurs "thésaurisées" durant des décennies aussi bien par les Belters que par les Martiens. Et l’équilibrage naturel appelle toujours des catharsis palingénésiques, exutoires et irrépressibles.

Dans une série TV commune, les mauvaises langues auraient peut-être qualifié Down And Out de "filler episode" dans la mesure où il n’apporte presque rien de radicalement nouveau.
Sauf que The Expanse n’est pas n’importe quelle série. Même ses "creux" s’avèrent être des pleins, qui débordent de substance.
Et c’est au fond le plus révélateur de tous les litmus. Car la solidité d’une œuvre au long cours se mesure moins dans ses acmés et ses apothéoses... que dans ses études de conséquences et de retombées. C’est-à-dire par sa capacité à rester passionnante, crédible, pertinente dans ses transitions, dans sa gestion du quotidien le plus ingrat, dans les moments apparemment les plus anodins, les plus interstitiels. Par son aptitude à ne jamais se relâcher pour ainsi composer avec minutie une toile complète, irréprochable, parfaite, jusqu’aux atomes sur lesquels nul ne songerait à s’attarder. Par une compréhension profonde des mécanismes de la causalité, dans ce qu’ils peuvent avoir de complexes, paradoxaux, démystificateurs, déstabilisants.
Telle est la thin blue line qui distingue une simulation consumériste barbotant dans la sandbox de l’entertainment... et un univers véritable, frappé de pesanteur et ne trichant avec aucune loi naturelle ni physique.
C’est dans les détails que réside Dieu (ou le diable), en l’occurrence James SA Corey porté vers l’incarnation par Naren Shankar.
The Expanse 05x05 Down And Out glisse ainsi imperceptiblement du cinquième roman du cycle (Nemesis Games en VO ou Les Jeux de Némésis en VF) vers le sixième (Babylon’s Ashes ou Les Cendres de Babylone).

5/5 à nouveau... pour avoir su prendre si viscéralement la mesure de ce qui a été asséné dans les épisodes précédents, pour avoir su complexifier et nuancer encore davantage le tissus du réel, et pour avoir si finement adapté une exceptionnelle œuvre littéraire sans rien y perdre (ou presque).

ÉPISODE

- Episode : 5.05
- Titres : Down And Out
- Date de première diffusion : 30 décembre 2020 (Prime Video)
- Réalisateur : Jeff Woolnough
- Scénariste : Matthew Rasmussen

BANDE ANNONCE



Les illustrations des articles sont Copyright © de leurs ayants droits. Tous droits réservés



 Charte des commentaires 


Le Seigneur des Anneaux : Les Anneaux de Pouvoir : Critique 1.05 (...)
Le Seigneur des Anneaux : Les Anneaux de Pouvoir : Critique 1.04 (...)
Le Seigneur des Anneaux : Les Anneaux de Pouvoir : Critique 1.03 (...)
Le Seigneur des Anneaux : Les Anneaux de Pouvoir : Critique des (...)
Le Samaritain : La critique du film Prime Video
Deadpool 3 : Le retour inespéré de Hugh Jackman en Wolverine
The Last of Us : Une superbe bande annonce
The Witcher : La saison 3 annoncée pour 2023
The Witcher - Blood Origin : Affiche publiée et date de lancement (...)
500 mètres sous terre [DVD / Blu-Ray / VOD] : La critique
La cour des miracles : La critique
Star Wars Andor : Trois nouvelles affiches personnages
The Ring & The Crown : Nouvelle série fantasy pour (...)
Projet Apple TV+ : Rhea Seehorn refait équipe avec Vince (...)
Forbidden Lands : La critique du jeu de rôle des maraudeurs et (...)