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For All Mankind : Review 1.04 La sélection

Date : 11 / 11 / 2019 à 15h15
Sources :

Unification


Quoique partageant le coup de cœur de Frank pour For All Mankind, quelques compléments discursifs méritent d’être apportées aux trois premiers épisodes pour mieux aborder le quatrième…

Introduction

L’uchronie est en effet plus que jamais à la mode, et ce n’est que justice tant celle-ci constitue le cœur même de la SF.
La science-fiction est au fond systématiquement une uchronie, mais conjuguée à toutes les temporalités. À l’origine, avant même que la SF ne se pense comme telle, elle était déjà uchronie depuis Charles Renouvier, et Histoire contrefactuelle depuis Tite Live ou Blaise Pascal. In fine, expérience de pensée ultime, toute SF est inéluctablement condamnée à basculer tôt ou tard dans l’uchronie... Mais lorsqu’elle s’assume comme uchronie, alors la SF élève son niveau d’exigence, pour mieux respecter (entre autres) les sciences, l’Histoire, et la sociologie du monde réel.
Par-delà la notoriété planétaire de The Man In The High-Castle (Le Maître du Haut Château) de Philip K Dick (1962) porté en série depuis 2015 par le co-showrunner de The X Files, Frank Spotnitz, l’uchronie métastase aujourd’hui sur tous les supports de l’imaginaire, à commencer par les jeux vidéo, les jeux de plateau, et les jeux de rôles.
L’Hexagone n’est d’ailleurs pas en reste avec e.g. en BD les sept albums Block 109 de Vincent Brugeas, les six opus Le grand jeu de Jean-Pierre Pécau, les vingt tomes d’Uchronies(s) d’Éric Corbeyran, et plus récemment la collection Jour J de Fred Duval et Jean-Pierre Pécau (encore)… dont le premier volume sorti en 2010 se nommait Les Russes sur la Lune tandis que les numéros 37 et 39 sortis cette année sont prophétiquement titrés… Lune Rouge !
Et cette année, le genre aura même atteint sa consécration dans le pays occidental le plus rétif à la SF… avec l’attribution du Grand prix du roman de l’Académie française au roman Civilizations de Laurent Binet où il est question d’un empereur inca (Atahualpa) conquérant l’Europe à partir de 1531.

Sur le podium des uchronies les plus fantasmatiques, figurent certainement la victoire de la WW2 par le Troisième Reich, la condamnation de Barabbas au lieu de Jésus par Ponce Pilate... et la faucille & le marteau plantés sur la Lune ! (Quoique un palmarès strictement franco-français impliquerait probablement Jeanne d’Arc, la Révolution, et Napoléon Ier...)

Telle une réponse (ou une riposte) à l’implication récente de son ami et ex-comparse d’écriture Brannon Braga dans une œuvre de référence (et couronnée par la critique) sur les questions scientifiques et spatiales (i.e. Cosmos millésime 2014 avec Neil deGrasse Tyson dans la continuité de mythique série de 1980 signée Carl Sagan), Ronald D Moore (vétéran de Star Trek Deep Space 9 et créateur de Battlestar Galactica 2003) s’est lancé en association avec Naren Shankar (un autre vétéran du Star Trek bermanien et engagé parallèlement sur la remarquable The Expanse) dans une série directement en prise avec la conquête spatiale du monde réel. Mais modulo une variation de causalité chronologique (les Russes ont ici aluni les premiers), c’est bel et bien une Histoire alternative de la conquête spatiale humaine que For All Mankind s’efforce de relater avec un maximum de réalisme, à la fois scientifique et sociologique. Sa dénomination même est un témoignage d’estime pour l’inoubliable documentaire homonyme d’Al Reinert (1989) consacré à l’Histoire spatiale...

Épisode 1

For All Mankind 01x01 Red Moon constitue sans aucun doute un pilote exceptionnel, méritant – chose rare – un 4,5/5 voire un 5/5 !
Débutant benoîtement tel un énième hommage documentaire à Apollo 11, sans crier gare, l’épisode déstabilise le spectateur en le faisant basculer dans l’impensable : ce n’est pas l’astronaute Neil Armstrong qui aura fait le premier pas le 21 juillet 1969, mais le cosmonaute Alexeï Leonov un mois avant ! Et l’universaliste « un petit pas pour l’homme, un bond de géant pour l’humanité » fait désormais place au propagandiste « je fais ce pas pour mon pays, pour mon peuple, et pour le mode de vie marxiste-léniniste ». C’est une violente dérouillée que les spectateurs prennent alors dans la tronche, comme pour dire haut et fort qu’à l’ère de la saturation fictionnelle et d’un public blasé, la science-fiction est encore capable de surprendre. Et l’uchronie possède une force de frappe inégalée dès lors qu’elle ose démystifier les sacralités inscrites dans le marbre de l’inconscient collectif.
Certes, par-delà l’aspect nerveusement hilarant (pour qui est familier de la presse et des discours soviétiques d’alors) de la "phrase historique" de Leonov, il serait possible d’y déplorer un soupçon de caricature... car même au sommet de la Guerre froide, les Russes – et plus généralement les slaves – savaient tout de même être plus subtils que ça dans les moments emblématiques, et davantage encore dans leurs propres œuvres de SF littéraires et audiovisuelles... dont l’idéalisme et l’utopie compta d’ailleurs au nombre des sources d’inspiration du Star Trek roddenberrien, à l’instar de Milczaca Gwiazda de Stanislaw Lem et Kurt Maetzig (1960), Planeta Bur de Pavel Klushantsev (1962), Ikarie XB 1 de Jindrich Polák (1963), etc.

Après un générique rétrofuturiste et pluri-sémiotique d’une grande inspiration, Red Moon se plonge dans la radioscopie implacable d’une société américaine en plein désarroi, en phase d’auto-psychanalyse, questionnant soudain sa suprématie intellectuelle et morale. La mission Apollo 11 aura certes tout de même lieu (mieux vaut être second que déclarer forfait), mais paradoxalement, elle n’en sera que plus déterminante dans cette chronologie parallèle. En effet, les USA ont bien moins le droit à l’erreur à partir du moment où ils ont été précédés par une réussite du rival soviétique. Un supplément de stress que l’épisode soulignera avec une immense justesse, et qui vaudra au premier alunissage étatsunien d’être bien plus chaotique que dans notre trame temporelle, échappant même de peu au désastre.
Une construction logique, cohérente, et strictement contrefactuelle, saisissant à la perfection – et même exacerbant – l’esprit des sixties à travers une alternance causale.

Poussant l’authenticité jusqu’à intégrer et absorber de multiples images d’archives (spatiales, politiques, actu d’époque...), et l’audace jusqu’à les tweaker subtilement (au moyen par exemple de deep fakes de la voix de Richard Nixon), la rigueur de cette alter-reconstitution historique conduira à juger cette série à l’aune de son ambition. Une ambition plaçant la barre très haut, à l’altitude stratosphérique de la série Mad Men... pour une version miroir de l’inégalable From The Earth To The Moon (De la Terre à la Lune) de Tom Hanks (1998).
Ce qui interdira donc ici de convoquer la culture décalée des satires ou des serials (façon Iron Sky ou encore Sky Captain And The World Of Tomorrow) ni d’appréhender la nouvelle série de Ronald D Moore selon la grammaire de la fantaisie (qui prendrait place dans un monde sans lien avec le nôtre ou sur une planète extraterrestre). For All Mankind appartient bien au même contexte diégétique que notre réalité, et elle incarne le parangon de l’uchronie, c’est-à-dire une souche historiographique commune assortie d’une divergence à un moment donné, pour amorcer des réflexions apagogiques – de type what if – sur nos sociétés et notre condition.

Mais c’est précisément sur cette base d’exigence que les épisodes suivants révéleront quelques faiblesses. Rien de rédhibitoire certes, mais une succession de postures qui en diront davantage sur les intentions des auteurs eux-mêmes que sur leur variation quantique de la conquête spatiale.

Épisode 2

For All Mankind 01x02 He Built The Saturn V portera son attention sur la – très naturelle – recherche en responsabilité de l’administration américaine, afin de se dédouaner auprès de l’opinion publique pour s’être laissé distancer par les Soviétiques.
Une nouvelle fois, la peinture socio-politique est saisissante de crédibilité, montrant à quel point la course à la Lune est avant tout une guerre visuelle de communication pour ne pas dire de propagande. Entre les confessions incontinentes aux médias de l’astronaute Edward Baldwin qui stigmatise la technocratisation croissante de NASA assortie d’une perte progressive de la "culture du risque", et la commission d’enquête parlementaire présidée par Charles Sandman prêt à toutes les perfidies pour trouver des boucs émissaires-fusibles à clouer au pilori et désigner à la vindicte publique… en passant par "papy" Wernher von Braun – distillant la fragrance du Music Box de Costa-Gavras (1989) – qui valorise publiquement son image pieuse tout en multipliant les actions de grâce progressistes (e.g. promouvoir la brillante Margo Madison pour lui permettre de devenir la première femme affectée à la salle de commande de la NASA).
En revisitant les souvenirs de la mission Apollo 10 et la grande tentation d’alunir (qui aurait alors permis aux USA de devancer les Russes), le personnage interprété par l’excellent Joel Kinnaman (qui avait dominé la dystopie Altered Carbon) fait honneur à l’esprit de The Right Stuff (L’étoffe des héros) de Philip Kaufman (1983), tout en partageant l’esprit à la fois responsable et insouciant d’un Jonathan Archer dans Enterprise. Tournant le dos aux "arrangements de coulisses" qui l’auraient parachuté directement à la tête de la NASA, et refusant de se décharger sur le directeur des programmes (i.e. von Braun) pour sa propre décision de commandement, il assume aux yeux du monde sa responsabilité dans la défaite étatsunienne… quitte au passage à forcer le trait sacrificiel et oublier le caractère collectif des responsabilités (notamment si la CIA et les services de renseignements US avaient correctement fait leur travail et avaient informé la NASA de l’imminence de l’alunissage russe, il est évident qu’Edward Baldwin n’aurait pas joué la carte de la sécurité et aurait pris le risque d’alunir le module d’Apollo 10).
Dans le camp adverse, le non moins excellent Saul Rubinek – qui aura marqué des générations de trekkers et de gaters dans des épisodes comme TNG 03x22 The Most Toys et SG-1 07x17+07x18 Heroes – cristallise avec son personnage de député toute la rouerie politicienne en période de crise...

Mais c’est hélas là qu’il faut déplorer une fausse note. Car même si l’administration Nixon souffre dans certains cercles d’une réputation un poil gaffeuse, celle-ci ne s’est jamais caractérisée par un comportement délibérément suicidaire. Or le procès en règle que Charles Sandman intente à Wernher von Braun en exhumant publiquement son implication personnelle présumée dans des crimes de guerre nazis afin de l’évincer dans la honte et le déshonneur de la NASA, voilà qui représente la paroxysme du non-sens stratégique et tactique ! Bénéficiaire de l’opération étatsunienne Paperclip/Overcast comme de nombreux autres scientifiques issus du complexe militaro-industriel nazi (les Soviétiques en firent de même avec le Département 7), c’est par la voie du contractualisme (au cœur de la philosophie politique américaine) que von Braun acquit la nationalité américaine et accéda à la direction de la NASA ("on vous gracie pour vos crimes de guerre en contrepartie de votre contribution active à l’industrie militaire et spatiale"). Un contrat win win qui dans la société US très judiciarisée, ne saurait être unilatéralement dénoncé et brisé par une commission d’enquête publique. En outre, von Braun demeure un incontestable génie scientifique sans lequel les USA n’auraient jamais pu relever le défi lancé par John F Kennedy...
Dès lors, qu’une commission parlementaire (issue en sus de la majorité républicaine au pouvoir) humilie publiquement celui à qui la nation doit la réussite d’Apollo 11 (quand bien même un mois après les Russes) revient à se tirer deux balles dans le pieds, à la fois envers le passé et envers l’avenir : outre de décrier publiquement toute la politique américaine depuis la WW2 (la presse aurait logiquement dû tomber sur Nixon dès le lendemain pour criminaliser son opportunisme), c’est se priver d’un concours scientifique de premier ordre, d’autant plus vital dans cette ligne temporelle que la course à la Lune ne fait que commencer (alors qu’elle s’était achevée à la même époque dans notre chronologie sans pour autant que von Braun ne soit officiellement désavoué).
Les showrunners de For All Mankind confondraient-ils dans le même mépris les administrations Nixon et Trump ?

He Built The Saturn V aurait pu être parfait... dans une autre réalité (justement).

Épisodes 3 et 4

For All Mankind 01x03 Nixon’s Women et 01x04 Prime Crew forment quant à eux un diptyque largement indissociable, et se focalisent sur la réponse de la NASA au second alunissage russe, caractérisé par une nouvelle première, à savoir la présence d’une femme parmi les cosmonautes, Anastasia Belikova !
S’ensuit alors l’empressement des PTB (powers that be) étatsunien à "singer" les russes, en formant en accéléré une promotion féminine d’astronautes, composée de vétérane du projet avorté Mercury 13 (entre 1959 et 1961) et de pilotes civiles, y compris l’épouse – Tracy – de l’un des astronautes du main cast, Gordo Stevens.
La finesse psychologique est toujours au rendez-vous, et il est possible d’y voir un hommage amoureux aux nombreuses femmes pilotes – de Jacqueline Auriol à Susan Oliver en passant par Amelia Earhart – qui se sont illustrées tout au long de la longue histoire aéronautique.
Malheureusement, en conférant une importance cardinale à une présence féminine sur la Lune – au point d’éclipser narrativement le projet russe d’implantation d’une base lunaire (pourtant bien plus impactant) – ces deux épisodes projettent involontairement sur les années 1969-70 un paradigme culturel "social justice warrior", paroxystiquement contemporain de nombrilisme.
Par cet anachronisme (qui s’inscrit dans ce que l’on nomme communément la "trahison de l’historien"), la fausse note du second épisode confine désormais au parti pris... ou à la cacophonie (selon le point de vue). A fortiori à la lumière des précédents historiques du tronc historique supposé commun aux deux timelines...
En effet, par le programme Mercury 13, les USA avaient précédé les Soviétiques dans la volonté de former les astronautes féminines. Mais finalement, ce sont les Russes qui enverront les premiers une femme dans l’espace, à savoir Valentina Terechkova en 1962 durant la mission Vostok 6. Or à ce moment-là, l’URSS avait de l’avance sur les USA dans la course spatiale (configuration donc assez semblable à celle dépeinte par For All Mankind). Et pourtant, au-delà du symbole prolétarien (perçu en général comme un vulgaire acte de propagande communiste sans impact réel sur la condition féminine), la vedettisation de Valentina Terechkova n’affecta guère l’opinion publique occidentale qui ne pensait pas la conquête spatiale dans un entendement genré et paritaire.
Aucun "projet imitatif" ne vit donc le jour. Car le tokenism n’était pas encore dans l’ère du temps, et les combats sociaux se focalisaient bien moins sur la sémiotique. Le concept d’affirmative action (créé par J.F. Kennedy) ne s’appliquait pas encore au féminisme, et encore moins à la représentation publique. En outre, les réserves originelles (et perçues aujourd’hui comme "misogynes") de la NASA ne résultaient pas uniquement des préjugés phallocrates et de la toute-puissance du "patriarcat"... mais aussi et surtout des craintes médicales relatives à la rudesse des entrainements et à l’exposition à une dizaine de g (suspectées alors de mettre en péril l’appareil reproducteur féminin), des atteintes potentielles à la dignité (la promiscuité organique d’équipages mixtes ayant pour résultante une perte complète d’intimité), et finalement des exigences de qualification (les candidats devant être à la fois pilotes militaire, pilotes d’essai et ingénieurs). L’intégration des femmes au programme spatial dès la fin des années 60 aurait nécessité de nombreuses évolutions psychologiques et sociales en amont, sauf à se contenter d’un coup de d’éclat figuratif.
Les Russes réitérèrent la démonstration avec Svetlana Savitskaïa durant Soyouz T-7 dans l’indifférence générale... et il fallut attendre 1983 pour l’avènement de première astronaute américaine, Sally Ride.
Hélas, For All Mankind se bornera à stigmatiser le sexisme ambiant (bien réel de notre perspective actuelle mais non vécu ainsi à l’époque et argumentairement incomplet). Bien sûr, comme l’avait prophétisé la désabusée Molly Cobb (interprétée par une Sonya Walger toujours au sommet), le programme féminin sera annulé dans l’épisode Prime Crew par décision politique après le trépas (durant un exercice en LEM) de l’une des candidate (Patty Doyle)... avant d’être miraculeusement repéché (à l’arrache devant des caméras de journalistes) par l’initiative d’un seul homme, le sélectionneur Deke Slayton, visiblement en avance sur son temps. Mais de l’empathie et de l’estime initiale, ce dernier basculera dans un activisme féministe à contremploi (en dépit du pragmatisme dont il ne cessait de se prévaloir jusque-là), en démembrant d’autorité la synergie professionnelle de l’équipage aguerri d’Apollo 15 (ce que jamais la NASA ne fit dans la réalité) au profit de la meilleure de ses émoulues, quitte à trahir au passage l’engagement moral pris envers Gordo (en contrepartie de la participation contrariée au programme de son épouse).
Toutes les phases de sélections, de formations, de prises de risque pour les candidates astronautes sont bien entendu remarquablement campées, sans rien omettre des interférences de la démagogie et de la sémiologie dans le processus, toujours à la frontière de la tartufferie.
Mais les épisodes 3 et 4 iront jusqu’à composer une hagiographie idéalisée de ces héroïnes courageuses, humbles et pionnières, belles et intelligentes, sortis d’un repli LHC (grand collisionneur de hadrons) de l’Histoire. Culminant par la propulsion en gloire vers la Lune de la première femme américaine, Molly Cobb... suscitant l’orgasme de la communauté féminine et une tapageuse fierté de "classe", emphatisée par un pompeux The World Song de Petula Clark !
N’en jetez plus : tout le monde a parfaitement saisi le message bienpensant... sous couvert de dramaturgie. For All Mankind pousse ici la grandiloquence démonstrative et revendicative un peu trop loin. Et cette pesante manipulation émotionnelle pourra émouvoir... ou exaspérer.

D’où un 3,5/5 pour un diptyque certes brillant sur le fond, mais à la voilure réduite par un pronunciamiento qui, s’il venait à se prolonger, éloignerait la série de l’envergure qu’elle porte en son sein.

Un work in progress

La qualité d’une uchronie se mesure également à sa solidité historiographique, ce qui postule en amont un véritable travail d’historien, qui plus est conjectural, pour non seulement entériner l’Histoire connue, mais également toutes celles qui auraient pu vraisemblablement advenir et émerger au conditionnel. Une systémique déclinée en temps polynomial (où P serait bien ≠ de NP).
Or ce qu’il ressort de ces quatre premiers épisodes de For All Mankind, c’est que la divergence causale se situe essentiellement du côté soviétique… Parce qu’il est établi depuis la fin des années 60 au sein du renseignement étatsunien (puis publiquement depuis les années 80 et confirmé depuis la déclassification des archives russes après la chute du rideau de fer) que le programme lunaire de l’URSS avait été enterré de facto en 1966 avec la mort du génial Sergueï Korolev, en quelque sorte le Wernher von Braun russe. Poser que les Soviétiques auraient réussi à se maintenir dans la course entre 1966 et 1969, jusqu’à devancer les Américains, n’est pas une hypothèse rhétorique légère qu’il est possible de sortir du chapeau tel un artifice de cabaret. Car cela supposerait entre autres que le train spatial L1 n’ait pas été bidonné, que le lanceur N-1 et le module lunaire LK ait pu être réalisé en dépit du considérable retard accumulé, et que le programme lunaire N1-L3 n’ait pas été le fiasco qu’il a été. Or tous ces points essentiels – pour qui connaît l’Histoire astronautique soviétique – sont étrangement absents à ce stade de la série.
Plus généralement, les Russes ne tiennent aucun rôle dans For All Mankind, si ce n’est d’apparaître à la fin de presque chaque épisode à travers des images télévisées analogiques en noir et blanc de mauvaise qualité pour asséner un nouveau bras d’honneur aux USA, et ainsi catalyser sans fin l’effort spatial américain. Et pourquoi les services secrets sont si étrangement inopérants... alors que les années 50 et 60 avaient pourtant représenté le pic de l’activité d’espionnage ?
En se dispensant d’expliquer et de contextualiser, For All Mankind prend le risque de transformer les Soviétiques en dei ex machinae artificiels, ayant pour seule fonction narrative d’aiguillonner les USA dans la course à la surenchère, devenant à force des running gags involontaires tandis que la série quitterait progressivement le champ de la Hard-SF…
Gageons que Ronald D Moore ne tombera pas dans cette ornière et qu’il prépare pour de prochains épisodes des focus éclairants sur le volet russe de l’entreprise - principale énigme à ce stade du développement.

Peut-être qu’un début d’explication est à rechercher dans la modification sans explication des noms de certains personnages historiques du côté américain… au sein d’un univers pourtant réputé flamboyer par sa vérité.
Ainsi, la mission Apollo 10 avait été commandée par Thomas Stafford… et non Edward Baldwin, pourtant protagoniste principal de la série (et aux traits de personnalité similaires).
De même, Geraldyn Menor Cobb (1931-2019), pionnière de l’aéronautique et participante au programme Mercury 13 dans le monde réel, et auquel l’épisode For All Mankind 01x04 Prime Crew rend explicitement hommage par un insert final… est inexplicablement remplacée dans la série par Molly Cobb (Molly n’étant pas le diminutif de Menor et le surnom IRL de cette dernière était d’ailleurs "Jerrie").
Au titre d’antithèse (et d’antidote) à Alex Kurtzman, Ronald D Moore est un scénariste et un showrunner suffisamment expert pour ne rien laisser au hasard. Chercherait-il alors à suggérer par de tels indices disséminés çà et là que sa timeline n’a pas de tronc commun avec la nôtre, ou du moins que le point de divergence est bien plus ancien que 1966 et le décès de Korolev ? Un fork qui serait logiquement antérieur aux années 30...
Gageons que la suite de la série apporte des éclairages sur ces questions de plus en plus cruciales pour la suspension d’incrédulité.

Toujours est-il qu’au terme du quatrième épisode, se dessine la volonté d’égrener les bienfaits globaux résultant indirectement de la victoire russe sur la course lunaire. À l’instar du catalyseur historique que furent les programmes soviétiques Vostok/Voskhod/Soyouz sur les programmes étatsuniens Mercury/Gemini/Apollo, la primeur d’Alexeï Leonov sur Neil Armstrong aura eu pour effet de piquer au vif la prétention de supériorité américaine au point de dédier toutes leur ressources à l’espace dans le cadre d’une rivalité inter-blocs qui n’était alors pas prête de se tarir. Engendrant à la fois des progrès technologiques (on s’attelle à un projet de base lunaire dès 1970…) dont pourrait résulter des sciences de ruptures, des progrès sociaux (des femmes – y compris afro-américaines – deviennent astronautes 23 ans avant Sally Ride !), et même des progrès géopolitiques (la guerre du Viêt-Nam prend fin – qui plus est de façon négociée – dès 1970... un raccourci au demeurant un peu douteux mais laissons aux auteurs le bénéfice du doute sur ce terrain miné).
La feuille de route est pour le moins séduisante, et le paradoxe historico-génératif est mis à l’honneur : les vrais avancées ne sont pas forcément les résultantes des meilleures intentions, et les apparentes tragédies peuvent avoir des bénéfices inattendus… soit le cœur-même de la série prequelle Enterprise (à laquelle RDM n’avait hélas pas participé).

Conclusion

Renouant avec la SF la plus hard, chaque épisode de For All Mankind compose avec maestria un morceau d’Histoire contrefactuelle, tutoyant à la fois Mad Men et From The Earth To The Moon en termes de fidélité et d’ambiance, interrogeant les rapports interdépendants entre la réalité et la fiction, et osant embrasser à contre-courant un rythme contemplatif pour laisser à la psychologie et aux relations de cause à effet une pleine latitude d’expression, sans entrave ni manichéisme.
Malheureusement, poussé par un utilitarisme transpositionnel qui transparaissait déjà naguère dans Battlestar Galactica 2003, Ronald D Moore sacrifie quelque peu le réalisme alter-historique à son désir incontinent de commenter l’actualité éphémère de l’instant. En plaquant aux années 60 et 70 la doxa de 2019, le militantisme intersectionnel des SJW et tous les réflexes contemporains abreuvés aux réseaux sociaux... l’ambitieuse uchronie s’abime parfois dans l’anachronisme et flirte avec le manifeste idéologique woke ! Dont le corollaire potentiel pourrait être un travestissement du sens de l’Histoire, une paupérisation de spectre et une contreproductivité sémantique.
Dommage et frustrant, car le potentiel de cette série demeure immense.

À ce stade de sa diffusion, For All Mankind n’est séparée du chef d’œuvre que par la mince épaisseur, non d’un papier à musique, mais d’un manque de distanciation et de neutralité.
Malgré tout, en l’état, cette série de RDM satisfera sans réserve celles et ceux qui attendent avant tout de la SF un exercice de conscientisation. Car au bal des conscientisés, For All Mankind est vraiment reine.

ÉPISODE

- Episode : 1.04
- Titre : Prime Crew (La sélection)
- Date de première diffusion : 8 novembre 2019 (Apple TV+)
- Réalisateur : Allen Coulter
- Scénariste : Naren Shankar

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